L’annonce d’une libération « massive » de prisonniers politiques au Venezuela, faite dans la foulée de la chute spectaculaire de l’ancien régime, a suscité un immense espoir parmi les familles et l’opposition. Mais à mesure que les jours passent, le décalage entre les promesses officielles, les chiffres confirmés par les ONG et les récits des proches de détenus nourrit une inquiétude persistante. Entre gestes diplomatiques, médiations internationales et pressions américaines, la transition vénézuélienne s’ouvre dans une atmosphère de méfiance et de douleur contenue.
Des annonces de libérations sous surveillance internationale
Selon l’Agence France-Presse, dans un article publié par CTV News le 11 janvier 2026, le gouvernement de transition dirigé par Delcy Rodríguez a commencé à libérer des détenus emprisonnés sous l’ère de Nicolás Maduro, en présentant ce geste comme une preuve d’ouverture après l’engagement de coopérer avec Washington, notamment sur l’accès au pétrole vénézuélien. Les autorités ont évoqué la remise en liberté d’un « grand nombre » de prisonniers. Or, rappellent des groupes de défense des droits humains cités par l’AFP, seuls une vingtaine de détenus auraient effectivement été relâchés dans les premiers jours, alors que le nombre total de prisonniers politiques est estimé entre 800 et 1 200.
Dans le même temps, l’ancien président déchu, transféré aux États-Unis après un raid mené le 3 janvier, a fait savoir par l’entremise de son entourage qu’il allait « bien » dans sa prison new-yorkaise, où il fait face à des accusations de trafic de drogue et d’armes, auxquelles il a plaidé non coupable, toujours selon AFP/CTV News.
L’espoir et l’angoisse des familles
Sur le terrain, l’attente est lourde. Des veillées aux chandelles se sont tenues devant des lieux de détention emblématiques comme El Helicoide et la prison d’El Rodeo, rapporte l’AFP. Les proches brandissent des pancartes portant les noms de leurs disparus, espérant un signe. Le cas de Freddy Superlano, allié proche de la cheffe de l’opposition María Corina Machado, illustre cette tension : emprisonné après avoir contesté l’élection présidentielle de 2024, il est toujours détenu. « Il est vivant — c’était ma plus grande crainte », a confié son épouse Aurora Silva aux journalistes, selon CTV News, ajoutant croire à une libération prochaine.
L’AFP souligne également la mort en détention d’un policier accusé de « trahison », Edison José Torres Fernández, décédé après un AVC et une crise cardiaque. L’opposition, notamment le parti Justice First, tient directement le régime de transition pour responsable de ce décès, un épisode qui renforce la colère et la méfiance.
Trump, pression américaine et scepticisme sur le terrain
Le président américain Donald Trump a publiquement revendiqué un rôle central dans ces libérations, remerciant Caracas pour avoir lancé le processus « en GRAND », dans un message publié sur Truth Social et cité par AFP/CTV News. Mais sur le terrain, la perception est plus nuancée.
Dans un reportage de BBC Mundo, le journaliste Norberto Paredes donne la parole à Ramón Guanipa, fils du dirigeant d’opposition emprisonné Juan Pablo Guanipa. Celui-ci met en garde Washington : le président américain ne devrait « pas se laisser berner ». Selon lui, seules une quarantaine de libérations ont été confirmées jusqu’ici. « S’il pense que tout va bien, ce n’est pas le cas », affirme-t-il à la BBC, tout en remerciant Trump pour la pression exercée, qu’il considère comme déterminante.
La BBC rappelle que le gouvernement affirme avoir déjà libéré plus de 100 détenus, un chiffre contesté par les ONG. Cette divergence alimente le doute sur la volonté réelle des autorités de transition de tourner la page de la répression.
Les médiateurs de l’ombre : Qatar, Lula et Zapatero
Dans El País English, le correspondant Juan Diego Quesada révèle l’ampleur du travail diplomatique ayant précédé ces annonces. Selon lui, la libération de prisonniers résulte de médiations menées parfois pendant des années par le Qatar, le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva et l’ancien chef du gouvernement espagnol José Luis Rodríguez Zapatero. Le rôle de ces acteurs a été reconnu par Jorge Rodríguez, président de l’Assemblée nationale vénézuélienne et frère de la présidente par intérim.
Quesada explique que Zapatero, impliqué depuis 2015 dans des tentatives de dialogue, a fait de la question des prisonniers politiques son cheval de bataille, s’attirant les critiques de la droite espagnole et de María Corina Machado, partisane d’une ligne dure de sanctions et de pression internationale. Lula da Silva, de son côté, a défendu une approche similaire fondée sur le dialogue et a soutenu l’idée d’une transition négociée après les élections contestées.
Une transition encore incertaine
Tous ces éléments dessinent une transition fragile. Comme le souligne El País, le contexte politique a radicalement changé depuis la chute de Maduro, et des signes d’ouverture apparaissent. Mais les récits recueillis par l’AFP et la BBC montrent que, pour les familles, les gestes symboliques ne suffisent pas : seules des libérations vérifiables, massives et durables pourront restaurer un minimum de confiance.
Entre pressions américaines, médiations internationales et prudence d’un pouvoir intérimaire soucieux de ménager ses bases internes, l’avenir du Venezuela reste suspendu à une question simple et cruelle : combien de prisonniers sortiront réellement de l’ombre, et à quel rythme ?



