Abandonner le captage du carbone? Martha Hall Findlay appelle à prioriser les infrastructures énergétiques

Dans un contexte énergétique et géopolitique en pleine recomposition, une prise de position inattendue vient bousculer le consensus canadien sur la transition verte. Dans une lettre d’opinion publiée le 1er mai dans The Globe and Mail, Martha Hall Findlay, directrice de la School of Public Policy de l’University of Calgary, appelle à mettre sur pause les investissements massifs dans le captage et stockage du carbone (CCUS), pour recentrer les priorités nationales sur les infrastructures énergétiques productives — en particulier les pipelines.

D’entrée de jeu, le ton est donné : cette prise de position n’est pas anodine. Hall Findlay rappelle elle-même avoir été activement impliquée dans la création de l’alliance Oil Sands Pathways to Net Zero, projet phare de l’industrie pétrolière canadienne visant à réduire ses émissions grâce au CCUS. C’est donc un revirement significatif, motivé non pas par un rejet des objectifs climatiques, mais par une réévaluation pragmatique des priorités nationales à la lumière des « faits » qui auraient changé.

Son argument central repose sur une critique directe du rapport coût-bénéfice du captage du carbone. Selon elle, le projet Pathways nécessiterait des milliards de dollars en crédits d’impôt et en fonds publics pour enfouir du CO₂ — sans générer de revenus, et avec un impact « négligeable » sur les émissions mondiales. Elle chiffre même cet impact potentiel à moins de 0,02 % des émissions globales, une proportion dérisoire au regard des investissements requis.

Mais au-delà de cette critique technique, c’est une réorientation stratégique qu’elle propose. Le Canada, insiste-t-elle, ne peut plus se permettre de financer des projets symboliques ou à faible rendement dans un contexte où les enjeux de souveraineté économique, de sécurité nationale et de diversification économique deviennent prioritaires. Elle rappelle que le pays ne représente qu’environ 1,3 % des émissions mondiales — un argument classique, mais ici mobilisé pour justifier un repositionnement budgétaire.

L’analogie qu’elle utilise est révélatrice : celle d’une maison lourdement hypothéquée avec un toit qui fuit. Dans ce contexte, dit-elle, investir dans le CCUS reviendrait à contracter davantage de dettes pour une dépense qui ne génère aucun rendement, alors que ces mêmes fonds pourraient être utilisés pour créer de la richesse — par exemple en développant des infrastructures d’exportation.

C’est ici que son plaidoyer prend une dimension nettement plus politique. Hall Findlay appelle explicitement à investir dans les pipelines, les ports, les chemins de fer et les mines afin de maximiser les exportations canadiennes. Dans un monde marqué par des tensions énergétiques — prix du pétrole autour de 100 $ US, incertitudes au Moyen-Orient et en Russie — elle soutient que les ressources canadiennes représentent un levier stratégique majeur, tant pour l’économie nationale que pour les alliés occidentaux.

Elle propose même de reconfigurer l’entente récente entre Ottawa et l’Alberta — initialement centrée sur le CCUS — pour en faire un véhicule de développement d’infrastructures énergétiques, incluant potentiellement de nouveaux pipelines. Une telle orientation s’inscrirait, selon elle, dans la tradition canadienne des grands projets de nation, rendus possibles par la collaboration entre les gouvernements et le secteur privé.

Ce repositionnement ne signifie pas un abandon définitif du captage du carbone. Hall Findlay reconnaît que ces technologies pourraient avoir un rôle à jouer à long terme, notamment si elles deviennent économiquement viables ou exportables. Mais elle insiste : « ce n’est pas le moment ». L’urgence actuelle, selon elle, est de renforcer la capacité productive du Canada et de générer les revenus nécessaires pour financer ses priorités fondamentales — santé, éducation, défense, et sécurité énergétique.

En filigrane, c’est une critique plus large de la transition énergétique telle qu’elle est actuellement conçue qui se dessine. Une transition perçue comme coûteuse, déconnectée des réalités géopolitiques, et parfois guidée davantage par des impératifs moraux que par des considérations stratégiques.

Le texte de Martha Hall Findlay s’inscrit ainsi dans un débat de plus en plus visible au Canada : faut-il continuer à investir massivement dans des technologies de réduction des émissions à rendement incertain, ou recentrer les efforts sur l’exploitation et l’exportation des ressources naturelles dans une logique de puissance économique?

Dans un pays riche en énergie, mais confronté à des contraintes infrastructurelles persistantes, cette question risque de s’imposer avec une acuité croissante. Et à en juger par cette sortie, même certains anciens architectes de la transition verte commencent à douter du chemin emprunté.

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