Bill Gates, champion du climat… et investisseur record dans les hydrocarbures

Malgré des déclarations répétées en faveur du désinvestissement des énergies fossiles, la structure financière associée à Bill Gates continue d’accroître, ou à tout le moins de maintenir à un niveau élevé, ses placements dans des entreprises extractrices de pétrole et de gaz. C’est ce que révèlent Isaaq Tomkins et Darragh Peter Murphy pour The Guardian dans une enquête fouillée publiée le 19 janvier 2026, fondée sur l’analyse des documents financiers officiels du Gates Foundation Trust.

Selon ces données, le trust détenait à la fin de 2024 254 millions de dollars américains investis dans des compagnies d’extraction d’hydrocarbures, dont Chevron, BP et Shell. Il s’agit d’un sommet sur neuf ans, en hausse de 21 % par rapport à 2016, et — ajusté à l’inflation — du niveau le plus élevé depuis 2019, rapportent les auteurs du Guardian.

Des engagements publics clairs… sur fond de contestation militante

Comme le rappellent Isaaq Tomkins et Darragh Peter Murphy, la question du désinvestissement des énergies fossiles s’est imposée à Bill Gates dès le milieu des années 2010, dans un contexte de pression croissante exercée par des organisations religieuses, des militants climatiques, des universités et plusieurs grandes fondations. En 2015, The Guardian avait d’ailleurs lancé sa campagne « Keep It in the Ground », exhortant explicitement le Gates Foundation Trust et le Wellcome Trust à retirer leurs capitaux des entreprises explorant de nouveaux gisements de charbon, de pétrole et de gaz.

À cette époque, le trust était massivement exposé au secteur, avec environ 1,4 milliard de dollars investis en 2013. Bill Gates reconnaît lui-même, dans son livre How to Avoid a Climate Disaster publié en 2021, avoir compris pourquoi sa fondation avait été ciblée par les militants, tout en exprimant son scepticisme à l’égard du désinvestissement comme outil efficace contre les changements climatiques. Il y affirmait ne pas croire que « désinvestir, à lui seul, arrêterait le réchauffement ou aiderait les pays pauvres ».

Un recul marqué… puis un retour progressif

Sous la pression publique, le Gates Foundation Trust a néanmoins procédé à une réduction importante de ses placements dans les hydrocarbures au milieu des années 2010. Les auteurs du Guardian notent que les investissements sont passés de 1,4 milliard de dollars en 2013 à environ 260 millions en 2015, notamment grâce à la vente de la majorité des parts détenues dans BP et à la liquidation d’une participation de 824 millions de dollars dans ExxonMobil.

Dans un texte publié en 2015, Bill Gates plaidait alors pour une intervention accrue des États afin de financer des sources d’énergie sans carbone, estimant qu’il était illusoire de « simplement laisser le marché guider l’investissement », celui-ci favorisant naturellement les rendements rapides offerts par les énergies fossiles.

La remontée des investissements depuis 2015

Or, comme le démontrent Isaaq Tomkins et Darragh Peter Murphy, cette trajectoire s’est inversée dans les années suivantes. Si une partie de la hausse s’explique par l’appréciation boursière des titres déjà détenus, plusieurs participations ont également crû de manière substantielle. Les avoirs du trust dans Glencore sont passés de 5,7 millions de dollars en 2015 à 14,1 millions en 2024. Ceux dans BP ont presque triplé sur la même période, tandis que la participation dans Occidental Petroleum est passée de quelques dizaines de milliers de dollars à près de 7,9 millions.

Plus marquant encore, le trust a accru massivement ses investissements dans le producteur japonais Inpex, atteignant 139 millions de dollars en 2024, soit sept fois plus qu’en 2020, selon l’analyse du Guardian.

Un décalage assumé entre le personnel et l’institutionnel

Dans How to Avoid a Climate Disaster, Bill Gates écrivait pourtant qu’en 2019, il ne souhaitait plus, à titre personnel, détenir des actions de compagnies pétrolières et gazières, expliquant qu’il se sentirait « mal de profiter financièrement d’un retard dans la transition vers le zéro carbone ». Il affirmait alors avoir vendu toutes ses participations directes, ajoutant que le trust gérant la dotation de la fondation avait fait de même.

Les chiffres montrent cependant qu’à partir de 2021, après un creux à environ 133 millions de dollars, les investissements dans les producteurs fossiles ont de nouveau augmenté, atteignant un sommet décennal en 2024.

Un paradoxe climatique de plus en plus difficile à ignorer

Le Guardian souligne également que, collectivement, les entreprises dans lesquelles la Gates Foundation Trust était investie en 2023 ont généré davantage d’émissions de gaz à effet de serre que la Russie, le Japon et l’Allemagne réunis. Ce constat s’inscrit dans un contexte où Bill Gates a récemment évoqué un « pivot stratégique » consistant à accorder davantage d’importance à la lutte contre la pauvreté et la souffrance humaine, parfois au détriment d’une focalisation exclusive sur la réduction des émissions.

L’enquête précise enfin que l’analyse repose sur les formulaires fiscaux 990-PF de la fondation et qu’elle adopte une définition stricte des producteurs « en amont », excluant notamment les entreprises de services pétroliers, les pipelines, les raffineries ou les fonds communs détenant indirectement des actifs fossiles. Même ainsi, les montants en jeu demeurent considérables.

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