De la nourriture aux romans : l’extension du halal comme norme culturelle

En plus de désigner ce qui est licite dans l’alimentation, le « halal » est en voie de devenir une catégorie applicable à des domaines toujours plus nombreux : vêtements, loisirs, finance et : littérature. C’est cette extension, de l’assiette au roman, qu’il faut examiner.

La « littérature halal » est une étiquette utilisée pour désigner des livres dont le contenu est jugé compatible avec les normes de moralité islamique. Le terme renvoie aussi à un sous-genre appelé « romance halal », dont la visibilité est croissante. Il s’agit de romans sentimentaux dont les intrigues amoureuses respectent les règles islamiques de fréquentation, soit la construction progressive du couple sans relations charnelles ni de romance « haram » avant le mariage. Il y a une distinction à faire avec une simple littérature jeunesse pudique : le critère n’est pas seulement moral, il est religieux. Ces livres mettent généralement en scène des personnages musulmans pratiquants, abordent des thèmes tels que la foi, la famille, l’identité, mais parfois aussi le racisme et «l’islamophobie ».

La maison d’édition Mawadab, fondée en 2025 et basée dans la région de Lille, se spécialise dans la romance halal. L’entreprise a même créé une académie d’écriture destinée aux femmes musulmanes et diffuse un balado consacré à la romance, à la spiritualité et à l’écriture.

La romance halal dépasse toutefois le cadre de l’autoédition et des maisons spécialisées : l’éditeur généraliste Scrineo, qui se consacre notamment à la littérature jeunesse, publie désormais des titres qui s’y rattachent, comme le roman « Nous, malgré tout » écrit par LK Imany, devenu l’un des titres emblématiques du genre.

Le récit nous amène à Grenoble et suit la rencontre de deux lycéens musulmans pratiquants : Amina fraîchement arrivée du Maroc avec sa famille et Yahya, un aspirant écrivain d’origine sénégalaise. Tandis que sa mère, ingénieure, a dû changer d’emploi afin de pouvoir continuer à porter le hijab, Amina veut se construire un avenir pour « survivre face au racisme et à l’islamophobie ». Yahya doit affronter les difficultés du milieu de l’édition en tant qu’auteur à la fois noir et musulman. Leur relation se construit certes dans le respect des règles islamiques, mais sur fond de thèmes politiques et sociaux, tels que l’identité musulmane, l’islamophobie, le racisme et le rapport à la France, dont on présente une vision négative.

Dans une vidéo, LK Imany explique pourquoi ça la fâche de se faire demander pourquoi il n’y a pas de personnage blanc sympathique dans son livre. Il s’agit d’un choix politique et conscient, dit-elle, car il n’y a pas besoin de sauveur blanc dans « nos récits ». S’adressant aux blancs, elle enchaîne : « vous allez survivre si de temps en temps, il y a une production culturelle où vous n’existez pas, où vous avez le méchant rôle; parce que statistiquement, c’est aussi la réalité : les gens sont racistes – c’est un problème sociétal structurel. »

La société d’accueil n’est pas un cadre commun, mais une contrainte à dénoncer et à contourner. Si on fait de la France l’adversaire à combattre et de la norme islamique le cadre moral principal, cette « littérature halal » n’intègre pas : elle sépare un peuple (ou une communauté) du peuple.

À noter que dans « Nous, malgré tout », Amina et sa famille sont fraîchement arrivés du Maroc, qui n’est pas en guerre civile. Il est au contraire devenu un pays d’accueil pour des réfugiés provenant notamment de pays musulmans en guerre. Pourquoi avoir choisi d’aller s’établir en France si le pays est à ce point répressif? Je m’écarte du sujet.

Un article publié par Europe 1 rapporte que certaines influenceuses musulmanes populaires sur TikTok et d’autres plateformes, « vêtues parfois du voile intégral », ne font pas que promouvoir la romance halal, elles déconseillent aussi à leur communauté certains classiques français.

L’exemple cité est Boule de Suif de Guy de Maupassant, paru en 1880 et jugé problématique en raison de la représentation de la sexualité et de la prostitution. Or, il ne s’agit pas d’un récit pornographique : c’est une nouvelle du programme littéraire français. L’histoire prend place durant la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et met en scène dix personnes qui fuient l’occupation, dont une prostituée surnommée « Boule de Suif ». La nouvelle dénonce essentiellement l’hypocrisie de la bourgeoisie de l’époque, présentant Boule de Suif comme une femme plus digne que les autres personnages, qui l’exploitent.

Avec le concept de « littérature halal », l’appartenance religieuse devient le principe directeur de la consommation culturelle. On ouvre ainsi la porte à disqualifier, au nom de la morale islamique, certaines oeuvres classiques qui pourraient être proposés dans le cadre du cours de français. L’une des fonctions de la littérature occidentale est précisément de faire entrer le lecteur dans des univers moraux qui ne sont pas les siens. D’envoyer au rancart les éléments qui ne conviendraient pas aux normes de moralité d’une communauté religieuse spécifique s’inscrit dans la même logique que les accommodements successifs. Le concept de « littérature halal » comporte un véritable risque d’érosion culturelle.

Le véritable enjeu de la « littérature halal » n’est pas tant dans l’existence de quelques romances pudiques, mais dans la promotion d’une culture parallèle qui dénigre la société d’accueil et entretien la division. Elle laisse aussi entrevoir qu’une religion exogène puisse progressivement devenir un principe de censure du patrimoine culturel national. L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler met en garde contre « l’expansion du halal comme espace normatif ». Elle voit dans cette manoeuvre une volonté d’islamiser la société en imposant ses règles de façon lente et progressive, par les objets de consommation ».

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