Fauci invoque le cinquième amendement : le lourd silence d’un ancien visage de la pandémie

Anthony Fauci, ancien directeur de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses des États-Unis, a refusé mercredi de répondre aux questions d’une commission du Sénat chargée d’examiner la gestion de la pandémie et les origines de la COVID-19.

Convoqué par assignation devant la Commission de la sécurité intérieure et des affaires gouvernementales, Fauci a invoqué le cinquième amendement de la Constitution américaine, qui protège une personne contre l’obligation de livrer un témoignage susceptible de l’incriminer. Il aurait répété cette formule plus d’une centaine de fois, refusant même de répondre à des questions élémentaires destinées à éprouver l’étendue de son silence, selon l’Associated Press.

Le sénateur républicain Rand Paul, qui présidait l’audience, a annoncé qu’un vote aurait lieu le 5 août afin de déterminer si Fauci devait être reconnu coupable d’outrage au Congrès. La possibilité d’une telle procédure demeure cependant juridiquement incertaine, puisque Joe Biden avait accordé à Fauci une grâce préventive avant de quitter la Maison-Blanche.

Fauci a soutenu qu’il ne cherchait pas à dissimuler des fautes, mais à se protéger contre une tentative de lui faire prononcer une déclaration qui pourrait ensuite servir de fondement à une accusation de parjure. Il accuse Rand Paul de poursuivre contre lui une campagne personnelle et politique. Son avocat a pour sa part dénoncé une volonté de vengeance.

Il faut rappeler qu’en droit américain, l’invocation du cinquième amendement ne constitue pas un aveu de culpabilité. Elle ne prouve pas non plus que Fauci aurait participé à la création du SRAS-CoV-2 ou qu’il connaîtrait avec certitude l’origine du virus.

Mais politiquement, son silence demeure accablant.

Pendant des années, Fauci s’est présenté comme l’incarnation de la transparence scientifique et comme le défenseur d’une réponse strictement fondée sur les faits. Son refus de répondre à la moindre question, au terme de plusieurs années de découvertes documentaires, ne peut qu’alimenter l’impression que les institutions sanitaires américaines n’ont toujours pas livré toute la vérité sur les recherches menées à Wuhan.

Une surveillance manifestement défaillante

Le cœur du dossier concerne les subventions accordées par les National Institutes of Health à l’organisme EcoHealth Alliance. Une partie de cet argent a été transférée à l’Institut de virologie de Wuhan afin d’étudier des coronavirus de chauves-souris, notamment par la production de virus chimériques.

Fauci a longtemps nié que les NIH aient financé à Wuhan des recherches dites de « gain de fonction ». Une partie du désaccord repose sur les définitions administratives utilisées : les expériences financées n’auraient pas satisfait aux critères précis du programme fédéral encadrant les pathogènes pandémiques potentiels, même si elles consistaient bien à modifier des coronavirus pour en étudier les propriétés.

Or, un audit de l’inspecteur général du département américain de la Santé a conclu que les NIH et EcoHealth Alliance n’avaient pas surveillé adéquatement les subventions et sous-subventions concernées. Le rapport indique notamment qu’EcoHealth avait transmis en retard un rapport sur les résultats de certaines expériences. Les NIH avaient eux-mêmes prévu que les travaux devraient être interrompus et signalés si des virus modifiés démontraient une croissance supérieure à certains seuils. L’audit a constaté des occasions manquées d’exercer cette surveillance, sans toutefois se prononcer sur l’origine de la COVID-19 ni conclure que ces travaux avaient causé la pandémie. Le rapport officiel est disponible ici.

Voilà le véritable scandale déjà vérifiable : des travaux présentant un risque exceptionnel ont été confiés à un laboratoire chinois, par l’intermédiaire d’un organisme tiers, tandis que les mécanismes de surveillance se sont révélés insuffisants.

À cela s’est ajoutée une communication institutionnelle défensive. Au lieu de reconnaître rapidement les ambiguïtés entourant la définition du gain de fonction, les autorités ont souvent donné l’impression que la question était entièrement réglée. Pourtant, l’origine exacte du virus demeure inconnue et l’hypothèse d’un accident de laboratoire n’a jamais été définitivement écartée.

Le recours de Fauci au cinquième amendement ne démontre donc pas à lui seul l’existence d’un complot. Il vient plutôt couronner plusieurs années de réponses incomplètes, de définitions soigneusement choisies et de surveillance déficiente. C’est l’ensemble de ce dossier, bien plus que le silence d’un seul homme, qui justifie une enquête persistante.

Le Canada veut-il tourner la page trop rapidement?

De ce côté-ci de la frontière, les questions sont différentes, mais certaines ressemblances devraient nous inquiéter.

Le Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg a lui aussi entretenu des collaborations avec l’Institut de virologie de Wuhan. En mars 2019, il lui a expédié des échantillons vivants des virus Ebola et Henipah. Ces transferts ne concernaient pas le coronavirus responsable de la COVID-19, et aucune preuve ne permet de relier le laboratoire canadien à l’apparition de la pandémie.

Le dossier a néanmoins révélé des lacunes sérieuses en matière de sécurité. Les scientifiques Xiangguo Qiu et Keding Cheng ont été escortés hors du laboratoire en juillet 2019, puis congédiés en janvier 2021. Des évaluations du Service canadien du renseignement de sécurité ont conclu qu’ils pouvaient représenter un risque de divulgation non autorisée de renseignements.

Le rapport du Comité spécial sur la relation entre le Canada et la Chine souligne surtout la lenteur de la réaction fédérale. Plus de dix mois se sont écoulés entre les premières préoccupations soulevées auprès des responsables de la sécurité et l’expulsion des deux chercheurs. Pendant cette période, ceux-ci conservaient leur accès au laboratoire. L’ancien directeur du SCRS Richard Fadden a jugé ce délai trop long.

Ottawa a finalement rendu publics des milliers de pages de documents, mais seulement après une longue bataille avec le Parlement. Le gouvernement a soutenu qu’aucun secret national n’avait été compromis et que des mesures correctives avaient depuis été adoptées. Cela ne répond cependant pas à toutes les questions sur la surveillance des collaborations internationales, les recherches à double usage et la responsabilité des gestionnaires.

Les États-Unis continuent, parfois dans un climat excessivement partisan, à convoquer les responsables de la pandémie et à réclamer des documents. Au Canada, le risque contraire est celui d’un oubli administratif : reconnaître quelques « lacunes », promettre de nouvelles procédures et considérer ensuite le dossier comme clos.

Après une pandémie qui a bouleversé la société pendant plusieurs années, la prudence commanderait pourtant une véritable reddition de comptes publique. Il ne s’agit pas de désigner prématurément des coupables ni de prétendre que chaque recherche dangereuse a provoqué une catastrophe. Il s’agit de déterminer qui autorise ces travaux, qui les surveille, comment les incidents sont signalés et pourquoi les institutions deviennent si souvent réticentes à répondre lorsque leurs décisions sont contestées.

Le silence de Fauci rappelle aujourd’hui une évidence : lorsqu’un appareil scientifique exige la confiance du public, il ne peut ensuite traiter la transparence comme une menace.

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