Graphite, souveraineté et relocalisation stratégique : le pari québécois de Nouveau Monde Graphite

À l’heure où le Canada cherche à réduire sa dépendance stratégique envers l’Asie pour les minéraux critiques, certains projets industriels prennent une dimension qui dépasse largement leur simple portée économique régionale. Dans un contexte marqué par le ralentissement du marché des véhicules électriques, les tensions commerciales avec les États-Unis et la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement occidentales, le projet de Nouveau Monde Graphite, au cœur du Québec, apparaît comme un test grandeur nature de la capacité canadienne à bâtir une véritable autonomie industrielle.

Dans un article publié le 1er février 2026 par Genevieve Beauchemin pour BNN Bloomberg, la journaliste retrace les ambitions, les obstacles et les enjeux entourant ce projet minier situé à Saint-Michel-des-Saints, en Mauricie, présenté par Ottawa comme un élément clé de la stratégie nationale sur les minéraux critiques.

Un village forestier au cœur d’un nouvel ordre industriel

Saint-Michel-des-Saints est décrit par BNN Bloomberg comme un petit village niché aux abords des vastes forêts québécoises, davantage associé aux motoneiges qu’aux chaînes d’approvisionnement mondiales. Pourtant, selon Genevieve Beauchemin, les gisements de graphite de la région pourraient désormais inscrire la municipalité dans ce que le gouvernement fédéral conçoit comme un « nouvel ordre mondial » fondé sur l’autonomie stratégique et la relocalisation industrielle.

La société Nouveau Monde Graphite, dont le nom se traduit littéralement par New World Graphite, prévoit d’y exploiter à la fois une mine et une usine de transformation du graphite, un minéral jugé critique pour plusieurs secteurs, notamment la fabrication de batteries lithium-ion pour les véhicules électriques, mais aussi pour la défense, l’aérospatiale et diverses applications industrielles. Comme le rapporte BNN Bloomberg, le graphite est aujourd’hui largement dominé par l’Asie, ce qui alimente les inquiétudes des pays du G7 quant à leur vulnérabilité stratégique.

Un projet pensé pour la souveraineté des chaînes d’approvisionnement

Cité par Genevieve Beauchemin, le PDG et fondateur de Nouveau Monde Graphite, Eric Desaulniers, insiste sur l’importance géopolitique du projet. Selon lui, l’intérêt pour le Canada – et plus largement pour les pays du G7 – réside dans l’accès à une source stable de graphite, à un coût compétitif. Il soutient que le Québec, en particulier, dispose des conditions nécessaires pour rivaliser sur ce marché mondial, tant sur le plan des coûts que de la stabilité réglementaire.

Toujours selon BNN Bloomberg, le principal défi à court terme demeure le financement du projet. La finalisation de celui-ci accapare actuellement une grande partie du temps de la direction, alors que le contexte économique s’est durci au cours de la dernière année. Le ralentissement de la croissance des véhicules électriques, conjugué aux difficultés rencontrées par plusieurs acteurs de la filière batterie, a fragilisé l’appétit des investisseurs.

Reconnaissance fédérale et vents contraires du marché

En novembre 2025, Ottawa a toutefois accordé au projet un statut stratégique en le désignant comme « Projet majeur d’intérêt national », une reconnaissance rapportée par BNN Bloomberg qui ouvre la porte à un processus réglementaire accéléré. Cette désignation s’inscrit dans la volonté fédérale de prioriser certains projets jugés structurants pour l’économie et la sécurité nationale.

Les gouvernements fédéral et québécois ont déjà investi dans le projet, mais les difficultés financières de 2025 ont ralenti son avancée. Genevieve Beauchemin souligne également que les tarifs américains constituent un facteur d’incertitude supplémentaire. Face à ces obstacles, Eric Desaulniers explique que l’entreprise multiplie désormais les discussions avec d’autres pays du G7, notamment en Europe, afin de diversifier ses débouchés commerciaux — une stratégie qu’il présente comme bénéfique à long terme.

Une découverte vieille de plus de dix ans

Sur le terrain, le projet repose sur une découverte géologique remontant à plus d’une décennie. Antoine Cloutier, géologue de projet chez Nouveau Monde Graphite, raconte à BNN Bloomberg que le potentiel du site est apparu lors des premières campagnes d’exploration, lorsque les détecteurs se sont mis à réagir sur une vaste zone. Ce moment marque, selon lui, la prise de conscience que le gisement pouvait atteindre une ampleur significative.

Cloutier rappelle également la polyvalence du graphite, qu’il décrit comme un minéral aux « mille et une utilisations », allant des batteries aux applications militaires et industrielles.

Acceptabilité sociale et entente avec la nation atikamekw

Le projet est situé sur des terres ancestrales de la Nation atikamekw de Manawan. Comme le rapporte BNN Bloomberg, la communauté s’était initialement opposée au développement de la mine, avant de conclure une Entente sur les répercussions et les avantages (Impact Benefits Agreement) avec l’entreprise. Cette entente marque un tournant dans la relation entre le promoteur et la communauté autochtone.

Malgré cela, certaines inquiétudes persistent dans la région, notamment sur le plan environnemental. Le maire de Saint-Michel-des-Saints, Mario Venne, affirme toutefois à BNN Bloomberg que l’entreprise a travaillé étroitement avec la municipalité pour répondre aux préoccupations des citoyens. Il voit dans le projet une occasion de revitalisation économique pour une localité durement touchée par les tarifs américains dans le secteur forestier.

Relance régionale et promesse d’emplois

Selon Mario Venne, cité par Genevieve Beauchemin, le projet pourrait permettre à Saint-Michel-des-Saints de « refleurir ». La municipalité a vu sa population décliner au fil des ans et aurait besoin d’environ une centaine de familles supplémentaires pour maintenir ses infrastructures et ses services. Les emplois bien rémunérés promis par la mine pourraient inciter de jeunes travailleurs à revenir s’établir dans la région.

Cette dimension locale est illustrée par le parcours de Kevin Ducharme, aujourd’hui directeur de l’environnement du projet, qui s’est installé dans la région pour ses lacs et ses forêts. Il reconnaît que les craintes de la population sont légitimes, notamment dans une région peu habituée à l’activité minière. Il insiste toutefois sur le fait que l’entreprise mise sur les meilleures pratiques environnementales et des systèmes de surveillance avancés.

Un projet encore en devenir

Enfin, BNN Bloomberg précise que Nouveau Monde Graphite n’a procédé à aucune expropriation, mais a offert d’acheter les propriétés situées à proximité du site, pour un total d’environ 4,4 millions de dollars. Certaines de ces propriétés, dont un chalet, sont désormais utilisées comme bureaux.

Si une mine pilote est déjà en activité, la date cible pour le début de l’extraction commerciale demeure fixée à 2028, ce qui laisse encore plusieurs années avant que le projet ne concrétise pleinement les ambitions de souveraineté industrielle mises de l’avant par Ottawa.

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