Dans une chronique publiée le 18 février 2026, l’analyste énergétique Terry Etam avance une idée provocatrice : à mesure que l’intelligence artificielle progresse, la demande pour des choses bien réelles – énergie, métaux, infrastructures physiques – pourrait exploser. Derrière l’enthousiasme technologique, écrit-il, se cache une contrainte incontournable : la matérialité du monde.
Son point de départ ? Une nouvelle prédiction d’Elon Musk : des centres de données actifs dans l’espace d’ici 30 mois. Fidèle à son style, Musk évoque des data centres alimentés par le solaire orbital pour contourner les limites énergétiques terrestres. L’idée peut sembler futuriste, voire extravagante. Mais, soutient Etam, l’intuition sous-jacente mérite qu’on s’y attarde : la planète n’a peut-être tout simplement pas l’énergie disponible pour soutenir la cadence actuelle du déploiement de l’IA.
Une course existentielle, pas commerciale
L’IA n’est pas présentée comme une simple innovation de marché. Elle est désormais encadrée comme un champ de bataille stratégique majeur entre grandes puissances, notamment les États-Unis et la Chine. Les investissements sont massifs : des centaines de milliards de dollars engagés sans certitude claire sur le rendement futur.
Dans ce contexte, la logique n’est plus celle d’un téléphone intelligent « meilleur que l’autre », mais celle d’un impératif géopolitique : ne pas perdre.
Les promesses sont vertigineuses. Abondance généralisée, productivité démultipliée, voire « revenu universel élevé » – un terme attribué à Musk. À l’inverse, les craintes abondent : destruction massive d’emplois, instabilité sociale, perte de contrôle humain. Entre utopie technocratique et dystopie mécanisée, nul ne peut prédire l’issue.
Ce que l’IA fait… et ne fait pas
Etam reconnaît que l’IA excelle déjà dans certains domaines : recherche documentaire, synthèse d’informations, génération de code, test rapide d’applications. Elle améliore la productivité et pourrait transformer des secteurs entiers.
Mais elle n’est pas infaillible. Il note qu’un simple « Are you sure? » adressé à une IA peut provoquer une révision substantielle de sa réponse. Autrement dit : le jugement humain demeure essentiel.
Plus fondamentalement, l’IA n’extrait pas de cuivre. Elle ne raffine pas le gallium. Elle n’installe pas de transformateurs électriques. Elle ne réduit pas un cycle d’approbation réglementaire de dix ans à une mise à jour logicielle.
Le mur physique : énergie et matières premières
Etam s’appuie notamment sur les observations du commentateur australien Craig Tindale, qui rappelle une évidence souvent négligée : les courbes de croissance exponentielle de l’IA ne signifient pas que le monde physique suit la même trajectoire.
On peut multiplier par dix la puissance de calcul en quelques années. On ne peut pas multiplier par dix l’approvisionnement en cuivre ou la capacité de raffinage au même rythme.
Chaque centre de données repose sur :
- des centrales électriques
- des lignes de transmission
- des sous-stations
- des systèmes de refroidissement
- des métaux extraits d’une géologie finie
L’IA ne supprime pas ces contraintes. Elle les accentue.
Le retour inattendu des « actifs échoués »
Il y a quelques années à peine, on parlait d’« actifs échoués » dans le secteur énergétique – des infrastructures fossiles supposément condamnées par la transition verte. Aujourd’hui, souligne Etam, le monde réclame une électricité « cinq neuf » (99,999 % de fiabilité).
Le nucléaire apparaît comme une solution privilégiée pour une électricité à faibles émissions, mais la construction de nouveaux réacteurs – même modulaires – prend du temps. Beaucoup de temps.
Même réalité dans le secteur minier. Longtemps délaissé par les investisseurs en raison de délais interminables, de risques réglementaires et politiques, il devient soudain stratégique. Or, il faut souvent des décennies pour développer une mine, si tant est que les gisements soient trouvés.
Les nouvelles découvertes de cuivre sont nettement plus modestes que celles des années 1990. Si la demande explose, les prix pourraient suivre.
La question cruciale de la « découverte des prix »
Un concept économique central revient dans l’analyse d’Etam : la découverte des prix.
Pour l’énergie, le marché fonctionne relativement bien : si le prix monte, l’offre finit par s’ajuster. Mais si la demande liée à l’IA dépasse largement la capacité disponible, un nouveau régime de prix pourrait s’imposer.
Dans les métaux, la situation est plus rigide. Les prix élevés ne peuvent pas accélérer instantanément la mise en production de nouvelles mines. Les délais géologiques et réglementaires sont incompressibles.
Le résultat prévisible ? Des flambées de prix, notamment dans le cuivre, accompagnées de phénomènes moins souhaitables, comme l’augmentation des vols de métaux.
Paradoxe : futur numérique, fondations archaïques
L’ironie soulignée par Etam est frappante : alors que l’humanité fonce vers un monde hypernumérique, elle revient simultanément aux fondamentaux extractifs.
L’énergie redevient centrale. Les métaux redeviennent stratégiques. L’infrastructure lourde redevient prioritaire.
Même l’idée de centres de données solaires en orbite traduit une reconnaissance implicite : la contrainte énergétique est réelle.
Et si le « réel » redevenait premium ?
Au-delà de l’énergie et des métaux, Etam avance une intuition plus culturelle.
À mesure que les contenus générés par l’IA se multiplient – textes, images, vidéos, voix synthétiques – la rareté pourrait se déplacer vers : les objets physiques, les expériences tangibles, les conversations humaines, l’authenticité.
Dans un monde saturé de production algorithmique, le « réel » pourrait devenir une valeur recherchée.
L’IA promet l’immatériel illimité, mais elle dépend d’une base matérielle lourde, coûteuse, lente à développer.
Conclusion : la technologie ne supprime pas la physique
L’enthousiasme pour l’IA est compréhensible. Ses capacités progressent à une vitesse impressionnante. Mais, comme le rappelle Terry Etam, la technologie ne suspend pas les lois de la physique, ni les réalités géologiques, ni les délais bureaucratiques.
L’IA peut transformer le monde numérique. Elle ne peut pas imprimer du cuivre. Elle ne peut pas produire instantanément de l’électricité fiable. Elle ne peut pas raccourcir à volonté un cycle minier de vingt ans.
Si la trajectoire actuelle se maintient, l’IA ne nous éloignera peut-être pas des industries « anciennes ». Elle pourrait au contraire les replacer au centre du jeu.
Dans ce scénario, la demande pour le « vrai » — énergie réelle, métaux réels, infrastructures réelles, interactions humaines réelles — ne ferait que commencer à grimper.



