Les canadiens-français et l’armée : une mémoire à reconquérir

Il y a dans l’âme québécoise une contradiction si profonde qu’elle en est devenue constitutive : celle d’un peuple qui aspire à la liberté politique, mais qui méprise le métier des armes. Cette méfiance viscérale, héritée des traumatismes de la conscription et d’un rapport conflictuel à l’autorité britannique, a peu à peu produit une césure entre le courage individuel et la conscience nationale. La guerre, au Québec, demeure le domaine des autres : des Anglais, des impérialistes, des militaires sans âme. Et pourtant, c’est souvent par la guerre que les Canadiens français ont su prouver qu’ils existaient. C’est sur le champ de bataille, et non dans les salons, qu’ils ont manifesté leur discipline, leur endurance, leur sens de l’honneur et du devoir collectif.

À l’approche du Jour du Souvenir, il importe de redonner toute sa place à cette histoire occultée. Car derrière les images convenues de Vimy ou de Zwolle, il y a des siècles d’expérience militaire profondément enracinée dans notre histoire. Du Canada des bois à la Citadelle de Québec, en passant par les plaines d’Abraham, les rivières d’Afrique du Sud et les ruines d’Ortona, s’étend une longue tradition de compétence guerrière. Si le Québec veut un jour se penser comme nation souveraine, il devra aussi réapprendre à se souvenir qu’il a su, jadis, se battre.

La Nouvelle-France : la guerre comme condition d’existence

La Nouvelle-France fut une société assiégée avant d’être une colonie. Depuis les premiers établissements de Champlain, les colons vivaient dans un monde où la survie dépendait autant de la charrue que du mousquet. Le pays naissant n’avait pas le luxe d’une armée permanente : chaque homme libre était soldat par nécessité. Ce contexte forgea un type d’homme nouveau, ni tout à fait européen, ni encore américain — un combattant rustique, mobile, rompu à la dureté du climat et aux ruses du terrain.

Les Compagnies franches de la Marine, créées en 1683, marquèrent l’émergence d’une véritable structure militaire locale. Ces troupes régulières, stationnées à Québec, Montréal et Trois-Rivières, n’étaient pas de simples soldats venus de France : ils devinrent rapidement des Canadiens, absorbant l’esprit du pays. Confrontés à la vastitude du territoire, ils durent rompre avec les manuels tactiques venus de Versailles. L’art de la guerre se faisait désormais dans la neige, dans la forêt, sur les rivières gelées. On avançait en silence, on frappait vite, on disparaissait aussitôt. C’était une guerre de patience et de ruse, non de spectacle. Ce mode d’action, appris au contact des alliés autochtones, fit naître ce qu’on appela plus tard le « style canadien » : une forme d’art militaire avant la lettre, fondée sur la connaissance du milieu et la souplesse des mouvements.

Les compagnies franches de la marine (reconstitution), Par Harfang — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10109860

La milice canadienne, pour sa part, constituait la véritable armée du peuple. Chaque paroisse entretenait sa petite unité, dirigée par un capitaine élu ou nommé par l’intendant. Ces hommes, chasseurs et paysans à la fois, maniaient le fusil comme on laboure un champ : avec précision, méthode et respect du geste. Ils étaient capables de parcourir des centaines de kilomètres dans des conditions extrêmes, de se battre dans la neige ou les marécages, de vivre des semaines sans ravitaillement. Cette tradition du combattant rural, endurant et autonome, allait marquer durablement la culture militaire canadienne, jusque dans les tranchées de la Somme.

Au tournant du XVIIIᵉ siècle, la guerre devint offensive. Pierre Le Moyne d’Iberville incarna cette audace proprement canadienne. Marin, corsaire, stratège, il sut exploiter la géographie comme une arme. De la baie d’Hudson aux côtes de Terre-Neuve, il mena des raids d’une efficacité redoutable, détruisant des colonies anglaises entières, harcelant les navires ennemis, frappant toujours là où on ne l’attendait pas. Ses campagnes démontrèrent qu’un petit peuple, bien organisé et bien commandé, pouvait tenir tête à un empire. Iberville fut à la fois un pirate et un chevalier, un prototype du héros canadien : libre, inventif, et farouchement loyal à sa terre.

Pierre Lemoyne d’Iberville a mené de nombreux combats contre les anglais de la Baie d’Hudson à la Louisiane, qu’il fonde formellement en 1699.

Le siège de Québec en 1759 mit fin à ce monde. Les miliciens canadiens combattirent vaillamment aux côtés des régiments réguliers français. À Beauport, ils infligèrent des pertes sévères aux Britanniques, usant du terrain et des bois comme d’une forteresse naturelle. La défaite des Plaines d’Abraham ne fut pas celle des soldats, mais celle d’une métropole absente, incapable de soutenir ses enfants d’Amérique. Les officiers britanniques, après la conquête, reconnurent d’ailleurs la valeur de ces hommes qui s’étaient battus sans relâche avec des moyens dérisoires. Ce fut le début d’un long paradoxe : les Canadiens avaient prouvé leur aptitude à la guerre, mais leur victoire appartiendrait désormais à d’autres.

Par Hervey Smythe — Bibliothèque du Ministère de la défense nationale (Canada), Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2959750

Les Patriotes : tentative avortée d’une armée citoyenne

Un siècle plus tard, dans les vallées du Richelieu et des Cantons de l’Est, l’esprit de milice renaît sous une autre forme. La rébellion des Patriotes, en 1837 et 1838, fut souvent réduite à un épisode de révolte naïve, un sursaut romantique contre l’Empire. On oublie qu’il s’agissait d’une véritable tentative d’organisation militaire populaire. Les Patriotes s’efforcèrent de bâtir une armée à partir de rien : ils levèrent des compagnies, fabriquèrent des armes, creusèrent des tranchées, et mirent au point un commandement structuré. Leurs chefs, Wolfred Nelson, Jean-Olivier Chénier ou Amury Girod, appliquaient des principes tactiques inspirés à la fois de la guerre d’indépendance américaine et des insurrections européennes.

Estampe. Vue arrière de l’église Saint-Eustache et dispersion des insurgés. Encre et aquarelle sur papier – Lithographie (26.5 x 36.6 cm). Bataille de Saint-Eustache, 14 décembre 1837 lors de la rébellion des Patriotes à Saint-Eustache, ville du Québec qui se situe au confluent de la rivière du Chêne et de la rivière des Mille-Îles, dans la MRC de Deux-Montagnes et les Basses-Laurentides à 30 km à l’ouest de Montréal au Canada.

Ce qui leur manqua ne fut pas le courage, mais le temps et les moyens. Sans artillerie, sans logistique, sans appui étranger, ils furent écrasés par une puissance bien supérieure. Pourtant, cette courte expérience démontre qu’au Québec, l’idée d’une défense nationale n’a jamais été absente : elle fut simplement étouffée. Après l’échec des Patriotes, le réflexe militaire disparut des institutions pour se réfugier dans la mémoire populaire, où il devint symbole de martyre plutôt que de stratégie. À partir de là, le Québec s’habitua à l’idée que la parole remplace l’épée — mais au prix d’un affaiblissement de la conscience de sa propre force.

Les guerres impériales et l’ambivalence moderne

Lorsque le Canada s’engagea dans la guerre des Boers à la fin du XIXᵉ siècle, la fracture entre les deux solitudes devint visible. Dans les rues de Québec et de Montréal, les parades militaires provoquaient autant de curiosité que d’indignation. Beaucoup de Canadiens français voyaient dans cette guerre coloniale une aventure étrangère, un conflit d’Empire sans rapport avec leurs intérêts. D’autres, plus rares, y virent l’occasion de prouver que les francophones pouvaient servir avec honneur. Ces rares volontaires rapportèrent d’Afrique du Sud une expérience tactique précieuse, notamment dans les domaines du tir de précision, du génie et de la mobilité. Leur héritage fut plus technique que symbolique, mais il marqua le retour discret du soldat canadien dans le monde moderne.

Cérémonie militaire au Parc de l’Esplanade sur la rue d’Auteuil, octobre 1899. BAnQ Québec (P600, S6, D1, P774). Photo Samuel H. N. Kennedy

La Première Guerre mondiale allait ranimer cette tension à une échelle tragique. En 1914, l’appel aux armes fut accueilli avec enthousiasme dans le Canada anglais, mais avec scepticisme au Québec. La mémoire de 1760 et la méfiance envers l’Empire britannique demeuraient vivaces. Pourtant, des milliers de jeunes francophones s’enrôlèrent volontairement. À Saint-Jean-sur-Richelieu, on forma le 22ᵉ bataillon canadien-français, bientôt envoyé en Europe. Sous la direction du lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay, cette unité devint une référence en matière de discipline et d’efficacité. Ses hommes se distinguèrent à Saint-Éloi, à Courcelette, à Chérisy. Leur endurance dans les tranchées, leur esprit de corps, leur maîtrise des tactiques modernes en firent un modèle.

Première page du journal La Presse, mardi le 2 avril 1918, suite à l’émeute sanglante contre la conscription dans le quartier Saint-Sauveur, à Québec.

Mais au pays, la situation se dégradait. Lorsque le gouvernement imposa la conscription en 1917, le Québec s’embrasa. Les résistances d’abord symboliques se muèrent, au printemps suivant, en affrontements sanglants. À Québec, dans le quartier ouvrier de Saint-Sauveur, les forces fédérales ouvrirent le feu sur des manifestants opposés à l’enrôlement obligatoire. Quatre civils furent tués et des dizaines d’autres blessés. Ces fusillades, survenues pendant la semaine de Pâques 1918, demeurent l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire canadienne moderne : elles marquèrent la rupture définitive entre Ottawa et une large part de la population francophone, convaincue que l’État ne la considérait plus comme sienne.

Pour beaucoup de Québécois, la guerre redevint dès lors synonyme d’injustice et de coercition.

Regroupement des soldats du Royal 22e Régiment pour un hommage au retour de la guerre, mai 1919. BAnQ Québec (P600, S6, D1, P795). Photographe non identifié

La Seconde Guerre mondiale, trente ans plus tard, permit pourtant une réhabilitation silencieuse. Le Royal 22ᵉ Régiment, héritier du 22ᵉ bataillon, fut envoyé en Sicile, puis en Italie et dans le nord-ouest de l’Europe. À Monte Cassino, à Ortona et dans les Pays-Bas, les « Van Doos » se battirent avec un courage reconnu par les alliés. Ces hommes, souvent issus de familles modestes du Bas-Saint-Laurent ou du Saguenay, se montrèrent aussi compétents que n’importe quelle troupe d’élite européenne. Ils prouvèrent que la valeur militaire québécoise, loin d’avoir disparu, s’exprimait désormais dans la modernité de la guerre mécanisée.

Les Canadiens débarquent à Bernières-sur-mer, France, 6 juin, 1944. REUTERS/Ken Bell/National Archives of Canada

L’héritage contemporain : le soldat sans reconnaissance

Après 1945, les Canadiens français continuèrent de servir avec loyauté, que ce soit en Corée, dans les missions de l’ONU, en Bosnie ou en Afghanistan. Le Royal 22ᵉ Régiment, basé à la Citadelle de Québec, devint un corps d’infanterie régulier, entièrement francophone, souvent en première ligne des opérations internationales. Pourtant, au Québec, la figure du soldat resta marginale, voire ridiculisée. L’antimilitarisme culturel, nourri par la Révolution tranquille et par la méfiance envers Ottawa, relégua le militaire au rang de symbole colonial. L’uniforme, jadis signe de fierté, devint pour plusieurs un rappel du fédéralisme honni. Et pourtant, ironie de l’histoire, c’est dans cette même armée que se trouvent les compétences, les structures et l’expérience qui permettraient un jour à un Québec indépendant de constituer sa propre défense nationale.

Les Caporaux Rob Serjeant (à gauche) et Rob Majore nettoient des débris sur une route près de Kiseljak (Bosnie-Herzégovine). Le Sergent Pat Gear, au fond, supervise le travail de l’excavatrice Drott. Photo : Ministère de la Défense nationale

Cette absence de reconnaissance n’est pas seulement politique : elle est existentielle. Elle traduit une incapacité collective à concilier la force et la liberté, comme si toute puissance armée devait nécessairement trahir l’idéal moral du peuple québécois. C’est pourtant le contraire qui est vrai : la liberté ne se maintient que si elle sait se défendre.

Avoir le courage de commémorer les faits d’armes

Le Québec n’a jamais été un peuple passif. Il a été un peuple privé du droit de se battre pour lui-même. Depuis la Nouvelle-France, les Canadiens français ont démontré leur habileté, leur endurance, leur intelligence du combat, mais leur victoire n’a jamais été la leur. Leurs exploits furent souvent effacés, confondus dans les récits impériaux ou neutralisés par la culpabilité pacifiste. Pourtant, de la milice de 1660 au Royal 22ᵉ Régiment, en passant par les Patriotes et les volontaires de 1915, s’étend une lignée continue d’hommes et de femmes qui ont porté les armes avec dignité.

Se souvenir de ces combattants, ce n’est pas glorifier la guerre : c’est reconnaître la part de courage qui sommeille dans un peuple qu’on a trop longtemps décrit comme doux ou soumis. Le Jour du Souvenir ne doit pas seulement rappeler les sacrifices d’un Empire disparu. Il doit aussi nous rappeler que nous fûmes, et que nous pourrions redevenir, un peuple capable de se défendre.
Le jour où le Québec saura à nouveau honorer ses soldats sans rougir, ce jour-là, il aura cessé d’être colonisé dans son esprit.

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