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Il arrive parfois qu’un ouvrage dépasse le simple cadre de l’actualité pour tenter de saisir une époque dans toute sa profondeur. C’est le pari que fait aujourd’hui l’éditeur en chef de Québec Nouvelles, Philippe Sauro-Cinq-Mars, avec la publication de son nouvel essai, Le Nouvel Âge Moyen — un livre dense, exigeant, qui propose ni plus ni moins qu’une lecture globale de la trajectoire de la civilisation occidentale.
Dès les premières pages, le ton est donné. « Le XXIᵉ siècle aura commencé dans le doute », écrit l’auteur, évoquant un climat marqué à la fois par l’apocalyptisme environnemental, le cynisme politique, les tensions identitaires et le retour des rivalités géopolitiques. Là où plusieurs y voient une simple succession de crises, Sauro-Cinq-Mars avance une hypothèse plus structurante : la postmodernité ne constitue pas l’aboutissement logique de la modernité, mais bien son antithèse — une phase de désagrégation qui ouvre la voie à un « ensauvagement » progressif des sociétés occidentales.
Un essai qui déroute — et qui assume son ambition
À première vue, Le Nouvel Âge Moyen peut surprendre. Par son volume d’abord, imposant, et par sa démarche ensuite. Il ne s’agit pas ici d’un essai politique classique, centré sur les enjeux immédiats d’une année ou d’un cycle électoral. L’ouvrage s’inscrit plutôt dans une perspective de longue durée, cherchant à comprendre l’évolution de l’imaginaire occidental depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.
Cette ambition explique la structure même du livre, divisé en deux grandes parties complémentaires : l’état d’esprit et l’enjeu. La première explore les fondements symboliques, culturels et anthropologiques de l’Occident ; la seconde en examine les conséquences concrètes sur le plan politique, géopolitique et civilisationnel.
Aux racines de l’imaginaire occidental
Dans sa première partie, l’auteur entreprend de reconstituer les bases spatio-temporelles de l’imaginaire occidental. Il oppose notamment les conceptions cycliques du temps propres à l’Antiquité à la vision linéaire héritée du christianisme et consolidée par la modernité.
Ce déplacement fondamental dans la manière de concevoir l’histoire n’est pas sans conséquences. Selon Sauro-Cinq-Mars, il contribue aujourd’hui à nourrir un sentiment apocalyptique diffus, particulièrement visible dans la manière dont les sociétés occidentales abordent la « crise écologique ». L’idée d’une fin imminente, d’un point de rupture historique, s’inscrit dans une logique profondément enracinée dans cet imaginaire linéaire.
Mais cette angoisse ne se limite pas à la peur. Elle s’accompagne d’un phénomène parallèle : un retour du religieux sous des formes nouvelles. L’auteur parle ici d’un « réenchantement du monde », où le besoin de transcendance refait surface dans des sociétés pourtant marquées par la sécularisation.
Ce religieux, toutefois, n’est plus celui des institutions traditionnelles. Il devient diffus, fragmenté, parfois instinctif — un « sacré sauvage » qui échappe aux cadres organisés et peut, selon l’auteur, s’avérer plus instable et potentiellement plus dangereux que les formes classiques de religiosité.
Le romantisme politique comme moteur de l’époque
C’est dans la section centrale de l’ouvrage que Le Nouvel Âge Moyen déploie toute son ampleur. Sauro-Cinq-Mars y propose une vaste fresque de la culture occidentale contemporaine, qu’il analyse à travers le prisme d’un retour du romantisme.
Ce romantisme politique se manifeste par une quête d’authenticité omniprésente : dans les modes de vie, les engagements idéologiques, les préoccupations environnementales, ou encore les transformations de l’éthique du travail. L’auteur y voit une réaction à la rationalité moderne, perçue comme froide, désincarnée, voire aliénante.
Mais cette dynamique n’est pas sans dérive. À mesure que ce romantisme s’intensifie, il tend à se radicaliser, à absolutiser ses propres valeurs, et à rejeter toute forme de compromis. Sauro-Cinq-Mars établit ici un parallèle audacieux avec les mouvements néoromantiques européens du début du XXᵉ siècle — notamment le courant völkisch — qui ont contribué à façonner le terreau idéologique des régimes fascistes.
L’ironie, souligne-t-il, est que cette conclusion rejoint, en apparence, celle de plusieurs essayistes québécois de gauche qui évoquent une montée du fascisme. Mais là où ces derniers situent généralement ce phénomène à l’extrême droite, Sauro-Cinq-Mars propose une lecture transversale : selon lui, les tendances autoritaires émergent aujourd’hui dans l’ensemble du spectre politique, et s’expriment souvent de manière plus visible dans certaines mouvances de gauche radicale, notamment à travers l’anticapitalisme militant ou la tolérance envers certaines formes de violence politique.
De l’imaginaire aux réalités géopolitiques
La seconde partie de l’ouvrage, consacrée à l’enjeu, déplace l’analyse vers des considérations plus concrètes. L’auteur y aborde d’abord la question de la chute de l’universalisme, en examinant les différentes tentatives historiques visant à unifier le monde sous un même cadre normatif.
De l’universalisme chrétien aux institutions contemporaines comme l’ONU ou l’OTAN, en passant par les projets révolutionnaires comme l’internationale communiste, Sauro-Cinq-Mars met en lumière les limites et les échecs de ces entreprises. Toutes, selon lui, se heurtent à la persistance des identités, des cultures et des intérêts divergents.
Il enchaîne ensuite avec une critique de la « disqualification occidentale », en revisitant plusieurs grands récits de l’historiographie contemporaine. Le Moyen Âge, les relations avec le monde islamique, les dynamiques coloniales ou encore l’orientalisme sont réexaminés à la lumière des biais et des tabous qui marquent aujourd’hui la perception de l’histoire en Occident.
Loin de se limiter à une critique idéologique, l’auteur y voit une véritable dissonance cognitive : une incapacité croissante des sociétés occidentales à se représenter leur propre passé de manière cohérente, ce qui fragilise leur identité collective.
Vers un « réencellulement » du monde
L’ouvrage se conclut par une analyse de ce que Sauro-Cinq-Mars appelle le « réencellulement » du monde. À rebours de l’idée d’une globalisation irréversible, il observe une double dynamique : fragmentation interne des sociétés occidentales et recomposition des rapports de force à l’échelle internationale.
À l’intérieur même des États, l’individualisme et le multiculturalisme auraient contribué à une forme d’atomisation sociale. Mais cette dispersion tend désormais à se recomposer en nouveaux blocs, en nouvelles sphères d’appartenance et de pouvoir.
Sur la scène mondiale, ce phénomène s’inscrit dans un mouvement plus large de multipolarisation. Les grandes puissances réaffirment leurs intérêts, les alliances se redéfinissent, et les tensions géopolitiques se multiplient. L’Occident, dans cette perspective, apparaît comme un ensemble fragilisé, traversé par ses propres divisions.
Le retour de l’histoire — et de la responsabilité
Au terme de son analyse, Sauro-Cinq-Mars rejoint un constat partagé par plusieurs observateurs : celui d’un « retour de l’histoire ». Après des décennies marquées par l’illusion d’une stabilité définitive, les événements redeviennent imprévisibles, conflictuels, ouverts.
Mais là où l’essai se distingue, c’est dans sa conclusion normative. L’auteur ne se contente pas de décrire une dérive : il appelle à une reprise de conscience civilisationnelle en Occident. Selon lui, les tensions romantiques qui traversent nos sociétés ne doivent pas être niées, mais canalisées — orientées vers une reconstruction plutôt que vers une polarisation destructrice.
En filigrane, Le Nouvel Âge Moyen défend une thèse claire : ce n’est pas la modernité qui est en cause, mais bien les mouvements postmodernes qui ont cherché à la déconstruire sans offrir d’alternative viable. À terme, estime l’auteur, la rationalité moderne pourrait bien réaffirmer sa primauté — à condition que les sociétés occidentales retrouvent la volonté de la défendre.
Un ouvrage dense, ambitieux, parfois provocateur, mais qui s’inscrit résolument dans une tradition intellectuelle visant à penser le monde dans sa totalité — au-delà des cycles médiatiques et des urgences du moment.
Le livre est disponible sur Amazon.ca en deux formats :
Version de poche originale (4.21×6.88) :
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