Depuis le 1ᵉʳ avril 2025, les automobilistes québécois paient leur essence jusqu’à 25 cents de plus par litre que leurs homologues des autres provinces canadiennes. Cette disparité résulte principalement de la décision du Québec de maintenir son propre système de tarification du carbone, alors que le gouvernement fédéral a aboli sa taxe carbone dans les autres provinces.
Le système québécois de la bourse du carbone
Depuis 2013, le Québec opère un système de plafonnement et d’échange de droits d’émission, communément appelé bourse du carbone. Ce mécanisme repose sur un principe simple : le gouvernement fixe un plafond d’émissions de gaz à effet de serre (GES) pour certaines industries et distribue ou vend des crédits de carbone aux entreprises concernées. Ces crédits leur permettent d’émettre une quantité déterminée de GES. Les entreprises qui dépassent leur quota doivent acheter des crédits supplémentaires sur le marché, tandis que celles qui réduisent leurs émissions peuvent vendre leurs crédits excédentaires.
L’objectif avancé de ce système est d’inciter les entreprises à réduire leurs émissions de GES en leur imposant un coût financier direct sur la pollution. En théorie, cela encourage l’innovation et l’adoption de technologies plus propres. De plus, les revenus générés par la vente des crédits sont réinjectés dans des programmes environnementaux et des initiatives de transition énergétique, comme l’électrification des transports et l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments.
Cependant, en pratique, ce mécanisme a un impact direct sur le prix des carburants, car les raffineries et distributeurs d’essence doivent acheter des crédits et répercutent ces coûts sur les consommateurs. Actuellement, cette tarification ajoute environ 13 cents par litre d’essence, contribuant à l’écart de prix qui défavorise les Québécois par rapport aux autres provinces.
Un impact économique sur les consommateurs et les industries
L’essence étant un élément central de l’économie québécoise, alimentant la majorité des industries et des transports, une augmentation significative de son coût a des répercussions en chaîne. Les coûts de production et de distribution augmentent, ce qui se traduit par une hausse des prix des biens et services pour les consommateurs. Les secteurs du transport routier, de la logistique et de l’agriculture sont particulièrement touchés, car ils dépendent fortement des carburants fossiles pour leurs opérations quotidiennes.
De plus, cette situation pourrait nuire à la compétitivité des entreprises québécoises par rapport à celles des autres provinces où le carburant est moins cher. Une entreprise manufacturière en Ontario ou en Alberta bénéficie désormais d’un avantage de coût direct par rapport à son homologue québécois, ce qui pourrait inciter certaines compagnies à revoir leurs stratégies d’investissement et de localisation.
Une incohérence en pleine guerre commerciale
Cette situation soulève une certaine incohérence. Alors que le Canada critique les tarifs imposés par les États-Unis dans le cadre de différends commerciaux, le Québec s’impose lui-même une taxe supplémentaire sur une ressource aussi cruciale que l’essence. Cette auto-imposition alourdit le fardeau économique des entreprises et des citoyens québécois, ce qui peut sembler paradoxal dans le contexte actuel de tensions commerciales internationales.
Le gouvernement Legault, conscient des défis économiques et de la compétitivité du Québec, a récemment mis en place diverses mesures pour rendre l’économie plus flexible et dynamique. Parmi celles-ci, on note des baisses d’impôts pour les entreprises, des incitatifs à l’investissement manufacturier, ainsi que des initiatives pour accélérer l’automatisation et la modernisation des infrastructures industrielles. Pourtant, en parallèle, le maintien de la bourse du carbone vient neutraliser une partie de ces efforts en augmentant artificiellement les coûts de production.
Dans un contexte où plusieurs pays et provinces cherchent à attirer les investissements et favoriser la croissance économique, le Québec risque de s’isoler en maintenant une politique qui pèse lourdement sur ses industries. Cette contradiction entre les objectifs économiques et environnementaux pourrait nuire à long terme à la compétitivité de la province.
Il est impératif que le gouvernement du Québec réévalue sa position concernant la bourse du carbone. Si l’objectif environnemental est louable, il doit être équilibré avec les réalités économiques et le contexte concurrentiel actuel. L’isolement du Québec dans cette approche risque de nuire à sa compétitivité et d’alourdir inutilement le fardeau de ses citoyens. Une harmonisation des politiques de tarification du carbone avec le reste du pays, ou du moins une réflexion approfondie sur les mécanismes en place, semble essentielle pour éviter que le Québec ne se désavantage lui-même en période de tensions commerciales internationales.
Hypocrisie libérale
Notons aussi que l’abolition de la taxe carbone par Mark Carney n’a rien d’une décision fondée sur une conviction économique profonde, mais tout d’un geste électoraliste opportuniste. En reprenant mot pour mot la proposition phare de Pierre Poilievre, il tente clairement de courtiser les électeurs préoccupés par le coût de la vie, quitte à trahir les principes environnementaux de son propre camp. L’ironie est d’autant plus frappante que Carney incarne depuis des années la finance verte et les politiques de tarification du carbone qu’il contribue aujourd’hui à démanteler. Ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre et fervent promoteur des marchés de crédits carbone, il est l’un des architectes de cette approche où l’économie et l’environnement se rencontrent à travers des mécanismes financiers sophistiqués. Voir un homme qui a bâti sa carrière sur ces principes faire volte-face sous pression politique révèle à quel point cette décision est dictée par des impératifs électoraux plutôt que par une vision cohérente à long terme.