« Plongée dans la manosphère » (Inside the Manosphere). Le journaliste américano-britannique Louis Theroux signe un documentaire qui s’intéresse à une sous-section de ce qu’on appelle la « manosphère » : l’ensemble hétérogène de communautés en ligne centrées sur les expériences, les frustrations et les revendications liées à la condition masculine. On n’insistera jamais assez pour dire qu’il ne s’agit pas d’un bloc homogène. Entre les militants pour les droits des hommes qui s’intéressent à la garde des enfants ou au phénomène du suicide masculin, les groupes d’incels (célibataires involontaires) ou les adeptes de l’idéologie « red pill », selon laquelle les relations hommes-femmes seraient fondamentalement dominées par une structure socialement imposée défavorable aux hommes, il y a parfois des divergences profondes.
Tandis que le terme manosphère peut désigner l’espace où s’expriment des préoccupations masculines légitimes ignorées dans le débat public, il est souvent employé de manière péjorative pour qualifier un milieu où circuleraient les idées misogynes ou antiféministes les plus radicales.
Dans le documentaire, Louis Theroux présente une poignée de créateurs web qui monétisent leur présence en ligne en diffusant du contenu sur les femmes, l’entraînement physique et la réussite financière, destiné à un public principalement masculin. Le film a immédiatement provoqué une indignation marquée chez le public, qui y voit la mise en lumière de discours misogynes, racistes et dangereux – c’est l’impression qu’il laissera.
Même en mentionnant qu’il aborde une fraction spécifique de la manosphère, le film risque d’associer tout le mouvement dit « masculiniste » (la réponse masculine au néo-féminisme et au wokisme) aux éléments les plus extrêmes et controversés, y compris à certains profiteurs du système.
Le documentaire présente d’abord Harrison Sullivan (connu sous le pseudo HSTikkyTokky), un citoyen britannique de 24 ans qui est le fils du joueur de rugby nigérien Victor Eriakpo Ubogu. Recherché par la police britannique après un accident de voiture ayant blessé trois personnes, Sullivan est parti s’installer en Espagne. Theroux se rend donc à Marbella, sur la côte méditerranéenne de l’Andalousie, pour le rencontrer.
Sullivan dit coacher les hommes pour en faire des hommes. Il a commencé par vendre des plans d’entraînement en ligne. Sa vitrine sur Tik tok est une porte d’entrée vers son compte Telegram, qui compte un demi-million d’abonnés. On y trouve des conseils d’investissements et des liens vers des sociétés de courtage, qui lui remettent une cote sur les montants investis.
Son canal Telegram propose aussi des comptes Only Fans (plateforme d’abonnement où des créateurs, majoritairement des femmes, diffusent du contenu exclusif, souvent à caractère adulte). Sullivan affirme avoir acheté une agence qui gère des comptes Only Fans. Il admet ne pas être en accord avec ce type de contenu, mais reconnaît qu’il est prêt à en profiter financièrement. Il va jusqu’à dire qu’il renierait sa fille, dans l’hypothèse où il en aurait une, si elle produisait un tel contenu.
Ses valeurs morales sont ainsi à géométrie multi-variables. Dans le documentaire, Sullivan semble très fier de la diffusion publique d’une vidéo de lui recevant une fellation dans les toilettes d’un club.
Sullivan et son entourage organisent des « pièges » en ligne pour attirer des hommes soupçonnés de comportements sexuels inappropriés. Ils donnent rendez-vous à ces hommes, puis les confrontent sur place, diffusant le tout en direct sur le web. Dans une scène du documentaire, un homme est agressé physiquement par l’entourage de Sullivan, alors qu’il n’est pas clairement établi qu’il ait réellement commis une infraction. Cette agression est rapidement supprimée sur le site, mais seulement après avoir obtenu de nombreuses vues.
Louis Theroux rencontre aussi Myron Gaines, Amrou Fudl de son vrai nom, un américain d’origine soudanaise et de confession musulmane. Gaines prône une monogamie à sens unique, selon laquelle sa copine lui doit fidélité, mais qui lui permet à lui d’avoir des relations sexuelles avec d’autres femmes. Il n’est pas marié, mais envisage un jour d’avoir des épouses multiples. Dans le discours de Gaines, on entend un machisme du monde musulman qui profite du rejet actuel du féminisme pour se normaliser en Occident.
Le podcast de Gaines invite régulièrement de jeunes femmes et des hommes à discuter de séduction, de sexualité et de relations, généralement depuis une perspective machiste, valorisant les conseils des hommes sur la dynamique hommes-femmes. Lui et ses coanimateurs n’hésitent pas à ridiculiser les invitées qui contestent leurs affirmations. Le ton provocateur et la dimension spectacle laissent entendre que ces échanges sont motivés par l’engagement de l’audience et la quête de clics. Dans un épisode, Gaines lance à une femme qu’elle ne sert à rien dans la vie à cause de son surpoids.
Gaines estime comprendre les femmes mieux qu’elles se comprennent elles-mêmes, et il est connu pour ne pas mâcher ses mots : « I dictate when I put my dick in you » (je dicte quand je mets mon pénis en toi).
Louis Theroux s’intéresse aussi à l’entrepreneur et investisseur immobilier américain, Justin Waller, connu comme fondateur de la firme de construction RedIron Construction, LLC. Waller estime sa fortune à trente millions, et c’est le plus âgé des influenceurs présentés dans le documentaire. Il entretient de forts liens avec Andrew et Tristan Tate, dont il a promu l’université en ligne, The Real World.
Waller est en couple avec la mère de ses deux filles, mais a préféré ne pas l’épouser – parce que leur union ne concerne pas l’état. Tout comme Myron Gaines, il définit sa relation comme une « monogamie à sens unique ». Il explique avoir des ménages à trois avec les amies de sa conjointe – et admet avoir des relations sexuelles avec d’autres femmes.
La mère de ses enfants, technicienne radiologiste de formation, préfère le rôle traditionnel de femme au foyer. Selon lui, hommes et femmes ne veulent pas de relations basées sur le principe d’égalité. L’homme doit être le « héro ».
Theroux s’est rendu à New York pour rencontrer Sneako, Nicholas Balinthazy de son vrai nom, un jeune influenceur américain aux origines métissées haïtiennes et philippines. Sneako a affirmé que les femmes ne devraient pas avoir le droit de vote. Converti à l’islam, il tient une ligne pro-palestinienne qui, au delà de la critique politique d’Israël, bascule vers des clichés comme « Down with the Jews » (« À bas les Juifs ») – ce qui lui a valu d’être banni des principales plateformes. Il tranche en étant de loin le plus politisé des créateurs de contenu présentés dans le documentaire – il y a un rapprochement idéologique à faire avec Nick Fuentes (qu’on soit d’accord ou pas, il y a une substance intellectuelle à son discours).
Lorsqu’il est question de culture hollywoodienne, Sneako affirme qu’une élite « sataniste » contrôle la société, un propos que Louis Théroux semble incapable de comprendre, même sur une base métaphorique. Pourtant, ce sont des termes qui, imagés ou tenus au premier degré, sont fréquents en ligne dans divers courants de la droite – notamment en lien avec l’affaire Epstein.
Il y a dans le documentaire une volonté voilée de faire un lien avec Trump. On y montre Justin Waller photographié avec Trump, et présente Sneako comme un inconditionnel partisan du président. Pourtant, ce dernier est devenu très critique – et même virulent – envers Trump depuis 2025 (probablement après le montage du film).
Pour le moins qu’on puisse dire, ces influenceurs sont de médiocres représentants de la cause masculine. Le documentaire évoque très superficiellement leur contexte familial, mais n’explique pas comment les évolutions sociales ont préparé un terrain favorable à leur succès.
Ils surviennent en réaction à l’aboutissement d’un néo-féminisme qui accuse tous les hommes hétérosexuels de masculinité intrinsèquement toxique et qui impose une discrimination positive à leur désavantage. L’élite en place bloque ou censure ceux qui rejettent l’idéologie progressiste. Elle a aussi ringardisé le modèle de famille traditionnelle. La société est passée d’offrir aux femmes la possibilité de faire carrière à utiliser le terme péjoratif de « trad wife » pour stigmatiser celles qui choisissent de rester au foyer.
Au lieu d’articuler clairement les dérives du néo-progressisme social et de leur opposer un discours conservateur, ils endossent le matérialisme et le machisme crasse omniprésent dans la culture hip hop. À noter que la plupart de ces influenceurs ne sont pas issus d’un héritage culturel chrétien.
Louis Theroux laisse essentiellement ces influenceurs s’auto-exposer, mais le ton critique provient quand même d’un angle progressiste. Si le documentaire était présenté comme une mise en garde contre le déraillement du masculinisme dans une perspective conservatrice, il aurait un impact plus constructif sur les jeunes hommes susceptibles de se faire influencer ou arnaquer. Mais le documentaire semble davantage destiné à un public mainstream ou progressiste, pour exposer des propos jugés misogynes et racistes tenus à droite, qu’aux jeunes hommes conservateurs afin de les orienter vers des modèles crédibles ou positifs.



