No Kings, Trump et les Baby-Boomers : le retour de balancier culturel

Il existe une logique historique fascinante qui relie les années 1960 aux années 2020 : un parallèle inversé entre mouvements culturels et polarisation politique. Les deux décennies auront connu une polarisation accompagnée de violence politique. Dans les années 60, les tensions raciales et idéologiques ont éclaté à travers les émeutes de Watts, de Detroit ou de Chicago, sur fond de guerre du Vietnam et de lutte pour les droits civiques; dans les années 2020, ce sont les émeutes consécutives à la mort de George Floyd qui ont embrasé les grandes villes américaines. Les années 60 ont vu les assassinats de Martin Luther King et des frères Kennedy; les années 2020 ont connu deux tentatives d’assassinat contre Donald Trump et l’exécution de Charlie Kirk. Les années 60 ont connu des flambées de violence urbaine, sans pour autant nourrir la peur diffuse d’un effondrement national. La perception du risque de guerre civile est aujourd’hui beaucoup plus élevée qu’à l’époque.

Alors que les années 60 ont vu émerger une contre-culture radicale face à une culture dominante conservatrice, les années 2020 présentent une situation miroir : cette contre-culture d’autrefois, radicalisée et devenue dominante, fait maintenant face à une nouvelle dissidence conservatrice. Comprendre ce renversement permet d’éclairer la dynamique politique contemporaine, y compris les manifestations anti-Trump comme celles du mouvement « No Kings », qui révèle une crise générationnelle et existentielle des baby-boomers progressistes.

Dans les années 1960, la culture dominante aux États-Unis était conservatrice, patriote et largement imprégnée de valeurs religieuses et familiales traditionnelles. Les médias mainstream (télévision et presse écrite) bien que centralisés et relativement homogènes, jouaient un rôle critique face à l’ordre culturel établi. La couverture de la guerre du Vietnam, des violences policières contre les militants des droits civiques ou des manifestations anti-guerre a ainsi contribué à légitimer la contestation dans l’opinion publique. Les baby-boomers, alors jeunes et nombreux, ont été les principaux propulseurs de cette contre-culture, dont le moralisme libéral a ensuite graduellement pénétré les médias, la culture populaire et l’université.

La Révolution tranquille au Québec, Mai 68 en France et Woodstock 69 aux États-Unis s’inscrivent dans un même courant de contestation de l’ordre établi et d’affirmation d’une contre-culture portée par la jeunesse, même si la forme et l’intensité de cette contestation variaient selon les contextes nationaux. Ce mouvement, à la fois politique, culturel et festif, a notamment favorisé la révolution sexuelle et l’émancipation des mœurs.

Le vecteur progressiste s’est radicalisé au fil des décennies. Le sentiment anticolonialiste, devenu antinationaliste, y a trouvé sa niche. Les propos radicaux des chansons punk des années 80 et 90 se retrouvent aujourd’hui sur les plateformes de partis politiques représentés dans les parlements. La révolution sexuelle est passée du féminisme de deuxième vague au mouvement pour les droits des homosexuels, puis à la revendication d’une reconnaissance inconditionnelle du transgenrisme. L’écologisme radical, quant à lui, a fait son chemin jusqu’aux lieux de pouvoir.

La contre-culture des années 60 — égalité raciale, libération sexuelle, écologie, progressisme moral — est devenue la culture dominante, en particulier dans les médias dominants et les institutions culturelles. Les militants de gauche issus des générations Y et Z, radicalisés et très actifs sur les réseaux sociaux, renforcent cette domination culturelle, soutenant la génération des baby-boomers dans la préservation de ses acquis. La dissidence est désormais incarnée par les conservateurs, très minoritaires sur le plan médiatique et culturel, qui dénoncent ce qu’ils perçoivent comme les excès et les dérives existentielles de cette idéologie dominante.

L’un des renversements les plus frappants concerne le rôle des médias. Dans les années 1960, ceux-ci critiquaient la culture dominante, sélectionnant et amplifiant certains événements pour questionner l’ordre établi. Aujourd’hui, les médias de masse défendent l’orthodoxie progressiste — aboutissement radicalisé de la contre-culture 60’s — et dénoncent ses opposants avec une virulence qui dépasse celle dont ils faisaient preuve jadis contre l’establishment.

Les médias et la contre-culture des années 60 présentaient les conservateurs comme dépassés, rigides, ringards, parfois hypocrites ou autoritaires. Par exemple, la figure du père de famille patriarcal, du professeur strict ou du politicien traditionaliste était tournée en dérision dans la musique, le cinéma ou la satire. Ils étaient souvent caricaturés, mais pas diabolisés.

Cinquante ans plus tard, les conservateurs sont dénigrés et diabolisés. On assiste à une volonté de les ostraciser et de les exclure tant du débat public que de la vie politique. Les exemples sont nombreux : certaines affirmations de Donald Trump ont été délibérément tronquées, sorties de leur contexte ou déformées, ce qui illustre un biais idéologique actif. Là où les médias des années 60 éveillaient l’opinion en critiquant l’autorité, les médias contemporains protégeraient la nouvelle norme morale et culturelle, stigmatisant ceux qui la contestent.

Durant la décennie 1960, les conservateurs et l’idéologie dominante se sont retrouvés submergés : la génération des baby-boomers constituait un poids démographique et culturel écrasant, capable de transformer la société par la musique, la contestation et la mobilisation sociale. Les institutions conservatrices, même puissantes politiquement, ont été dépassées sur le terrain culturel.

Aujourd’hui, la génération des baby-boomers exerce toujours une forte influence sur les médias de masse et les institutions culturelles. Les boomers défenseurs de l’aboutissement progressiste (ils ne le sont évidemment pas tous) soutiennent la culture dominante et s’appuient sur la frange radicale de la jeunesse pour maintenir leur influence. Pour préserver leur pouvoir électoral, ils comptent beaucoup sur la population issue de l’immigration et sur tous les groupes minoritaires, qui ont remplacé le prolétariat dans la logique marxiste – ce qui explique leur profonde aversion pour quiconque rejette l’immigration massive (les politiques de Trump nuisent au renouvellement de leur base électorale).

Les conservateurs contemporains sont minoritaires sur le plan culturel et médiatique, et leur influence est principalement reléguée aux médias sociaux, sur lesquels ils ont réussi à s’imposer. La nouvelle contre-culture ne dispose pas d’un poids démographique générationnel semblable à celui des baby boomers pour conquérir le terrain culturel. Pour s’accomplir, elle doit compter sur le réveil des peuples occidentaux de souche, dont l’héritage et la survie culturels sont menacés au terme de décennies de gauchisme sociétal de plus en plus affirmé. L’éveil populaire aura été tardif, mais il est désormais manifeste et le mouvement de retour de balancier bien enclenché.

Ce qui nous amène au phénomène des protestations « No Kings », qui illustrent parfaitement la crise existentielle des boomers progressistes.

Les baby-boomers nostalgiques des années Woodstock et d’Obama sont largement surreprésentés dans ces manifestations contre Donald Trump, où les accompagnent de jeunes militants radicaux (Antifa, socialistes, LGBTQ+) qui prônent une révolution mondialiste ou tiers-mondiste. Ces boomers sont déstabilisés par le retour d’une administration Trump plus déterminée que jamais, qui indique que leur idéal de société — celui du libéralisme moral, de l’État providence modéré et du mondialisme culturel — s’effondre sous leurs yeux. Ils trouvent dans l’opposition à Trump leur dernier projet existentiel, un combat moral qui donne un sens à la fin de leur vie.

Et comme on l’a vu au Canada, la cause obnubile les progressistes au-delà des frontières des USA. Pire, elle les aveugle. Ils déploient leurs énergies pour manifester contre un président américain sur lequel ils n’ont aucune prise alors qu’ils ne font rien pour contester les projets de lois liberticides (C-2, C-8 et C-9) de leur propre gouvernement.

Trump est perçu comme un traître à leur génération, celui qui rejette le progressisme post-Woodstock. Il incarne le symbole de la contre-culture 60’s inversée, renversant leurs valeurs. Donald Trump comprend que la culture façonne la politique, et non l’inverse : toute son irrévérence est un doigt d’honneur à la rectitude politique intrinsèque au progressisme — ce « politiquement correct » bien-pensant qui a accouché du wokisme. À cet égard, il faut noter que c’est un boomer qui mène la charge contre la révolution culturelle initiée par cette même génération.

En somme, les années 2020 rejouent à l’envers la révolution culturelle des années 60. La génération qui avait renversé l’ordre établi de l’époque a imposé un nouvel ordre établi, et la contestation a changé de camp. La radicalisation de cette révolution culturelle a fini par engendrer une contre-révolution. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, Donald Trump incarne la revanche culturelle d’une Amérique (et plus largement d’un Occident) lassée des excès du progressisme.

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