Pâques dans le monde musulman, ramadan en Occident ; deux mondes distincts

Dans les pays occidentaux, les musulmans célèbrent souvent la fin du ramadan (Eid al-Fitr) de manière très visible et publique, comme on l’a d’ailleurs vu cette année à Trafalgar Square à Londres ou au Washington Square Park à New York. Au nom de la liberté religieuse et de la diversité, on autorise en Occident des prières collectives en plein air dans de grands parcs, sur des places publiques ou même en fermant des rues entières, qui rassemblent des foules de milliers de personnes avec tapis de prière déroulés sur la chaussée et sermons islamiques amplifiés.

En revanche, il n’existe pas d’équivalent dans les pays musulmans à l’occasion de Pâques. Cette asymétrie s’explique par les restrictions légales ou sociales sur l’expression publique des religions non musulmanes – surtout dans les pays appliquant une version stricte de la charia. Ainsi, dans les pays à majorité musulmane, les célébrations de Pâques par les chrétiens sont très rarement publiques et visibles, et jamais au cœur d’une grande ville.

Dans le monde musulman, c’est en Indonésie que les chrétiens sont en mesure de célébrer Pâques le plus librement, mais seulement localement. Par exemple, à Larantuka sur l’île de Flores, une région à majorité catholique, il y a de grandes processions de rue très colorées pendant la Semaine sainte, avec des milliers de pèlerins qui défilent. C’est d’ailleurs une tradition ancienne et touristique, mais il s’agit d’une enclave chrétienne – on ne verrait pas la même chose dans le coeur des grandes villes musulmanes comme Jakarta. Donc, Larantuka constitue une exception parce qu’il s’agit d’une région historiquement catholique. L’exemple n’est pas représentatif du reste du pays.

Le Mali constitue un autre pays plus « ouvert », mais modérément. On peut observer quelques processions ou messes visibles dans les zones chrétiennes, mais rien de comparable à une grande fête de rue.

Sous Erdogan, la Turquie reste officiellement laïque sur papier, mais le pouvoir a pris un tournant islamo-conservateur et néo-ottoman. Pâques est encore célébré, surtout par les communautés grecque orthodoxe, arménienne et syriaque, mais de manière beaucoup plus discrète et sous tension qu’auparavant. Il n’y a aucune grande procession publique dans les rues du centre d’Istanbul ou ailleurs. Tout reste confiné à l’intérieur ou aux abords immédiats des églises, et souvent avec présence policière. La communauté chrétienne, déjà très minoritaire, se sent de plus en plus vulnérable, même si la Turquie demeure beaucoup plus ouverte que d’autres pays à majorité musulmane.

Au Pakistan, la célébration de Pâques est autorisée mais discrète. On peut observer de petits rassemblements extérieurs, mais rarement. La sécurité demeure le facteur clé. En Égypte, les églises sont pleines mais sous surveillance policière importante. En Iran, les minorités chrétiennes reconnues (comme les Arméniens et les Assyriens) peuvent célébrer à l’intérieur des églises, mais discrètement. Il n’y a pas de défilés publics. Les convertis doivent pratiquer en cachette à domicile. L’Arabie saoudite n’autorise aucune pratique chrétienne publique. En Somalie, ou au Yémen, il n’y a pas d’églises visibles. Toute célébration publique serait suicidaire. Tout doit se faire en secret ou pas du tout.

S’il est autant question de sécurité et de présence policière, c’est parce que les festivités pascales ont été ciblées – maintes fois.

L’attaque la plus meurtrière contre des chrétiens à Pâques de l’histoire moderne est survenue au Sri Lanka le 21 avril 2019. Le dimanche de Pâques, une vague coordonnée d’attaques terroristes islamistes visant des églises chrétiennes et des hôtels de luxe dans plusieurs villes, dont Colombo, Negombo et Batticaloa, ont fait 269 morts, parmi lesquels des étrangers et de nombreux enfants, ainsi que près de 500 blessés. (Bien que le Sri Lanka ne soit pas un pays à majorité musulmane, ces attaques ont été revendiquées par l’État islamique).

Le 27 mars 2016, un attentat-suicide a frappé Lahore, la deuxième ville en importance du Pakistan, alors que des familles chrétiennes célébraient Pâques au parc Gulshan-e-Iqbal. L’explosion est survenue en fin de journée alors que de nombreux visiteurs quittaient les lieux après des pique-niques. Située près d’un espace de jeux pour enfants, l’attaque fait au moins 72 morts – dont de nombreux enfants – et environ 340 blessés, la majorité des victimes étant des femmes et des enfants.

Le 9 avril 2017, jour du Dimanche des Rameaux, deux attentats à la bombe ont frappé l’Égypte. Le premier est survenu en matinée à proximité de l’église Saint-Georges à Tanta, au nord du Caire, tandis qu’un second a eu lieu quelques heures plus tard à l’entrée de la cathédrale Saint-Marc à Alexandrie. Ces attaques ont fait au total une quarantaine de morts et plus d’une centaine de blessés.

Le 8 avril 2012, jour de Pâques, plusieurs attentats à la voiture piégée ont frappé la ville de Kaduna, dans le nord du Nigeria. Les explosions visaient des églises et leurs environs au moment où les fidèles étaient rassemblés pour les célébrations. Ces attaques coordonnées ont fait 39 morts et presque autant de blessés.

Le 11 avril 2004, jour de Pâques, une attaque armée a visé des fidèles chrétiens à Tentena, dans la région de Sulawesi central en Indonésie. Des assaillants ont ouvert le feu sur des personnes sortant des églises ou participant à des rassemblements festifs. L’attaque a fait une dizaine de morts et de nombreux blessés.

Le 2 avril 2018, au lendemain de Pâques, des hommes armés prennent pour cible des chrétiens dans un quartier de Quetta au Pakistan. L’attaque, survenue à proximité de lieux de culte et de rassemblements liés aux célébrations pascales, fait entre 4 et 6 morts, tous issus de la communauté chrétienne.

Le 28 mars 2021, lors du Dimanche des Rameaux, un attentat-suicide a visé la cathédrale du Sacré-Coeur de Jésus à Makassar, en Indonésie. Deux assaillants ont tenté de pénétrer dans l’enceinte de l’église avant de déclencher leur charge à l’entrée. L’attaque n’a fait aucune victime parmi les fidèles, mais une vingtaine de personnes ont été blessées.

Il faut rappeler que les communautés chrétiennes de plusieurs pays à majorité musulmane ont aussi été la cible d’attentats et de violences en dehors des célébrations de Pâques, et ce à plusieurs reprises. En Irak, des églises ont été visées par des attentats à la bombe et des prises d’otages, comme celle de la cathédrale Notre-Dame du Salut à Bagdad en 2010. En Égypte, plusieurs attaques ont frappé des lieux de culte coptes au fil des années, tandis qu’au Nigeria, des groupes comme Boko Haram ont mené des attentats et des raids contre des églises et des villages chrétiens. Des violences ont également été signalées au Pakistan, en Syrie ou encore en Indonésie, allant d’attaques ciblées à des épisodes plus diffus de persécutions ou d’intimidation.

La dissymétrie Pâques/Ramadan entre monde musulman et Occident n’est pas attribuable à un simple « retard démocratique ». Elle révèle une différence de nature profonde entre les deux religions. Le christianisme, fondé sur l’exemple du Christ – qui a refusé le pouvoir politique, pardonné à ses bourreaux et commandé d’aimer même ses ennemis –, porte en lui une ouverture à l’autre, une capacité à accueillir la différence sans renier son identité. L’islam, en revanche, modelé par la figure de Mahomet – prophète, chef de guerre et législateur tout à la fois –, conçoit naturellement la société comme un espace où la religion dominante doit primer, structurer les lois, les mœurs et l’espace public. Pour l’islam, une terre où il est majoritaire doit refléter sa suprématie. Les sociétés d’héritage chrétien, elles, ont largement oublié cette vérité élémentaire : une civilisation a besoin d’un socle spirituel et culturel dominant pour survivre. En ouvrant leurs places publiques, leurs rues et leurs symboles à une religion qui n’accepte pas la réciproque, elles ne font pas preuve de tolérance, mais d’amnésie et de faiblesse. Tant que l’Occident d’héritage chrétien continuera à sacrifier son identité sur l’autel d’une « diversité » à sens unique, il se rend vulnérable à la conquête.

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