À Ottawa comme à Québec, le discours politique change : on parle soudain de souveraineté économique, de mégaprojets, de corridors stratégiques, d’infrastructures critiques. Mark Carney dévoile des « projets nationaux »; François Legault réplique avec une refonte accélérée baptisée « Q-5 ».
En apparence, le Canada serait enfin prêt à redevenir un pays bâtisseur.
Pourtant, comme le souligne Jay Goldberg du Winnipeg Sun, ces annonces évitent constamment l’infrastructure qui compte le plus : un pipeline albertain permettant au pays d’atteindre les marchés mondiaux. Carney multiplie les lignes électriques, les mines stratégiques et les projets nordiques, mais laisse de côté la colonne vertébrale énergétique — celle qui permettrait de sortir du tête-à-tête avec les États-Unis.
Cette omission répétée n’est pas un détail technique. Elle met en lumière une hésitation structurelle : le Canada veut moderniser sa politique industrielle sans assumer son moteur économique historique.
Un état culturellement programmé pour dire non
Même si les projets annoncés — détaillés notamment dans le communiqué de MLT Aikins — montrent une volonté réelle d’investir, ils s’inscrivent dans un pays dont les institutions sont profondément averses au risque.
Matt Gurney, dans The Hill Times, décrit un appareil administratif où il est toujours plus sécuritaire de bloquer que d’approuver. La création du Major Projects Office n’élimine pas la culture du refus : elle crée seulement une voie parallèle pour essayer de contourner la machine existante.
Le MPO peut accélérer certains dossiers, oui. Mais il ne transforme pas l’écosystème. Des appels, des doublons réglementaires et une bureaucratie conçue pour ne jamais prendre de risques continuent de ralentir tout ce qui n’entre pas dans ce corridor privilégié.
Autrement dit : Carney crée un canal rapide pour une poignée de projets — mais le reste de l’économie demeure enfoui dans le même sable administratif que depuis vingt ans.
L’irritation de l’ouest : une économie enclavée dans l’ombre américaine
Ce contraste est particulièrement explosif à l’Ouest. Dans le National Post, Donna Kennedy-Glans décrit un climat de frustration palpable, voire de lassitude. En parlant avec Grant Fagerheim, CEO de Whitecap Resources, elle montre à quel point cette absence de pipeline vers l’Asie perpétue une dépendance stratégique envers les États-Unis : ce sont eux qui exportent le pétrole canadien et empochent la marge.
Fagerheim résume parfaitement le problème : le Canada est un producteur mondial de premier plan qui se comporte comme un pays enclavé.
Sans accès maritime, toute vision économique nationale reste bancale, peu crédible, et condamnée à la stagnation.
Les grands projets annoncés par Carney peuvent enjoliver le paysage. Ils ne modifient pas la structure fondamentale.
Le Québec embarque dans la course aux «projets d’importance nationale»
Pendant qu’Ottawa annonce une accélération ciblée, Québec suit la même logique. Comme le rapporte Léo Mercier-Ross dans Le Devoir, François Legault présente une vision économique centrée sur l’énergie, le développement industriel, les centres de données, les minéraux critiques et même l’essor de la défense. Au cœur de cette stratégie : une loi d’accélération inspirée du C-5 fédéral, surnommée « Q-5 ».
Legault veut aller vite. Très vite. Et à raison : le Québec souffre des mêmes lenteurs que le reste du pays. Q-5 constitue donc un pas important dans la bonne direction.
Mais ce pas révèle aussi une limite majeure : l’accélération ne concerne qu’un certain type de projets — les mégaprojets stratégiques — choisis par le gouvernement. Tout ce qui n’entre pas dans cette catégorie demeure piégé dans la bureaucratie traditionnelle : les PME industrielles, les manufacturiers régionaux, les projets énergétiques non “vedettes”, les infrastructures privées et les initiatives locales qui forment pourtant le tissu réel de la croissance.
Le Québec contourne son problème — il ne le répare pas. Et puis, la CAQ nous as habitués au caractère arbitraire de ses investissements économiques, notamment dans la filière batteries ; il faut donc rester prudent. Il ne faudrait pas que cette loi soit une autre raison de dilapider l’argent des contribuables dans des projets risqués.
Pour un État qui veut redevenir efficace, l’idéal serait une simplification systémique, une déréglementation plus large et plus cohérente, pour que la rapidité devienne la norme et non l’exception. Q-5 est un progrès. Ce n’est pas encore une réforme.
Un pas dans la bonne direction, mais qui ne règle pas l’entièreté du problème
Au fond, la simultanéité des réformes de Carney et de Legault met en lumière une tension devenue structurelle au Canada : le pays sent l’urgence de bâtir, mais hésite encore à affronter ce qui l’empêche réellement d’avancer. Ottawa accélère quelques projets tout en évitant le débat sur les hydrocarbures; Québec crée une voie rapide administrative sans alléger l’ensemble du système. Dans les deux capitales, on modifie les procédures sans toucher au cœur du problème, comme si l’on cherchait à moderniser une maison en contournant les murs porteurs.
Cette prudence politique, largement documentée par les observateurs, finit par créer un paradoxe économique. Le Canada se dote d’outils pour débloquer certaines infrastructures, mais refuse encore de redéfinir sa relation avec l’énergie, qui demeure pourtant la clef de voûte de sa souveraineté économique. Tant que les corridors d’exportation, la déréglementation large et la simplification administrative resteront en marge des réformes, les ambitions industrielles continueront de se heurter à des limites structurelles que les gouvernements préfèrent ne pas nommer.
Ni Ottawa ni Québec ne manquent de vision. Ce qui manque, c’est le courage d’aborder le nœud central : la capacité du Canada à se gouverner comme une économie énergétique mature. Sans cette prise de conscience, les mégaprojets annoncés auront beau se multiplier, ils s’élèveront sur un terrain instable, en périphérie de ce qui devrait être l’axe principal d’une stratégie nationale. Le pays avance, bien sûr, et le Québec avance avec lui. Mais tant que l’énergie restera enfermée dans le tabou politique où on la maintient depuis trop longtemps, le Canada continuera de construire à côté de lui-même, et non à partir de ses fondations.



