La transition énergétique est souvent présentée comme un impératif moral et climatique indiscutable. Pourtant, à mesure qu’elle se matérialise sur le terrain, elle révèle une série de contradictions concrètes de plus en plus difficiles à ignorer. Dans un article publié le 8 février 2026 sur Oilprice.com, la journaliste Haley Zaremba analyse l’un de ces angles morts : la raréfaction des espaces disponibles pour les mégaprojets d’énergies renouvelables et les conflits environnementaux, sociaux et culturels qu’ils engendrent. L’exemple du désert d’Atacama, au Chili, y sert de révélateur particulièrement frappant.
Décarboner le monde… à n’importe quel prix?
Haley Zaremba rappelle d’emblée que la décarbonation rapide des systèmes énergétiques mondiaux est présentée comme indispensable pour limiter le réchauffement climatique à moins de 2 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Cet objectif, largement repris par les institutions internationales, justifie le déploiement massif de projets solaires et éoliens à l’échelle industrielle.
Mais, souligne l’autrice pour Oilprice.com, ces projets « utility-scale » ne sont pas neutres. Leur taille même — souvent comparable à celle d’une ville — entraîne des enjeux majeurs d’infrastructures, d’occupation du territoire, de perturbation des écosystèmes et de conflits avec les populations locales. Trouver des terrains suffisamment vastes, techniquement adaptés et politiquement acceptables devient de plus en plus difficile, surtout à mesure que les oppositions locales se structurent.
L’Atacama : un cas-limite de la transition verte
L’article se penche longuement sur un projet emblématique récemment abandonné au Chili : INNA (Integrated Energy Infrastructure Project for the Generation of Hydrogen and Green Ammonia). Ce mégaprojet de production d’hydrogène et d’ammoniac « verts » devait s’implanter dans le désert d’Atacama, un territoire exceptionnel à plusieurs titres.
Comme le rappelle Haley Zaremba, l’Atacama est le désert le plus élevé et le plus aride du monde, ce qui en fait l’un des sites les plus précieux de la planète pour l’observation astronomique. Les hauts plateaux chiliens accueillent certains des télescopes les plus importants au monde, notamment ceux de l’European Southern Observatory.
Or, le site prévu pour INNA se situait à moins de cinq kilomètres de l’Paranal Observatory, l’un des joyaux scientifiques de l’ESO. Le projet devait couvrir près de 7 500 acres (plus de 3 000 hectares), transformant radicalement l’environnement nocturne d’une région réputée pour la pureté de son ciel.
Pollution lumineuse : un impact loin d’être marginal
Contrairement à l’image souvent bénigne associée à la pollution lumineuse, les études citées dans l’article montrent des conséquences très concrètes. L’ESO a ainsi mené une analyse détaillée des effets qu’aurait eu INNA sur les observations astronomiques. Selon cette étude, le projet aurait entraîné une augmentation minimale de 35 % de la pollution lumineuse au-dessus du télescope de Paranal, tout en accentuant la turbulence atmosphérique, réduisant la qualité des observations scientifiques.
Haley Zaremba rappelle qu’à l’échelle mondiale, la situation est déjà critique : dès 2016, près de 80 % de la planète était touchée par la pollution lumineuse, avec une progression annuelle estimée à 2,2 %. Dans ce contexte, des zones comme l’Atacama deviennent des raretés absolues.
Au-delà de l’astronomie, l’autrice souligne que la pollution lumineuse perturbe profondément les écosystèmes : cycles des chauves-souris, migration des oiseaux, reproduction des insectes et biodiversité en général. Elle cite à cet égard un rapport de 2025 du World Economic Forum, qui met également en avant les impacts sur la santé humaine, le gaspillage énergétique et la désorganisation des rythmes biologiques.
Une victoire scientifique… aux implications plus larges
Contre toute attente, les astronomes ont remporté la bataille. Le projet INNA a été officiellement abandonné, une décision saluée comme une victoire majeure pour la préservation des ciels nocturnes. Haley Zaremba note toutefois que cette victoire soulève une inquiétude plus large : si un projet de cette envergure a pu être envisagé si près d’un site scientifique mondialement reconnu, combien d’autres tentatives suivront?
L’astrophysicienne María Teresa Ruiz, de l’Université du Chili, citée dans l’article via Scientific American, plaide pour une protection législative renforcée. Selon elle, il ne s’agit pas seulement de préserver Paranal et les observatoires européens, mais l’ensemble des sites d’observation astronomique du pays, menacés par la pression croissante des projets énergétiques.
Le retour du NIMBY… au Sud aussi
L’analyse de Oilprice.com dépasse largement le cas chilien. Haley Zaremba observe que, dans les pays développés, les communautés rurales résistent depuis plusieurs années à l’implantation de vastes parcs solaires et éoliens, souvent avec un certain succès. Désormais, cette contestation gagne aussi les pays en développement, longtemps considérés comme des territoires « disponibles » pour externaliser les coûts environnementaux de la transition énergétique mondiale.
Ces pays commencent à remettre en question le fait de supporter seuls les impacts sanitaires, écologiques et sociaux de projets conçus principalement pour répondre aux objectifs climatiques des économies industrialisées.
Compromis plutôt que dogmatisme
Loin de rejeter la transition énergétique, Haley Zaremba insiste sur la nécessité du compromis. Une transition réussie, écrit-elle pour Oilprice.com, impliquera nécessairement des arbitrages : cohabitation entre agriculture et infrastructures énergétiques, acceptation partielle de l’éolien par les communautés rurales, et reconnaissance que certains impacts — y compris une part accrue de pollution lumineuse — devront être gérés plutôt que niés.
Fait révélateur, plusieurs astronomes ne réclamaient pas l’abandon pur et simple du projet INNA. L’autrice rapporte les propos du physicien et prix Nobel Reinhard Genzel, qui résume l’esprit de cette opposition modérée : « Pourquoi ne pas simplement déplacer le projet de 50 kilomètres? Nous ne disions pas “partez”, mais seulement “pas ici”. »
Une transition à repenser sur le terrain
En filigrane, l’article de Haley Zaremba met en lumière une tension centrale de la transition énergétique contemporaine : à force de la concevoir uniquement en termes globaux et abstraits, on en néglige les réalités locales, physiques et humaines. Le cas de l’Atacama montre que même les projets les plus emblématiques de la « transition verte » peuvent entrer en collision avec d’autres biens communs essentiels — qu’il s’agisse de la science, des écosystèmes ou du patrimoine naturel mondial.



