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Un Napoléon pluvieux et maussade comme un port anglais

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Je n’irai pas par quatre chemins : j’ai été profondément déçu par le tant attendu Napoléon de Ridley Scott, qui sortait en salle hier. Tout comme plusieurs autres films des dernières années comme le Joker, Barbie, Oppenheimer, l’attente pour le voir était extatique et sujette à toutes les spéculations. Son annonce avait même engendré une série de meme, « There’s nothing we can do about it », ou l’on aperçoit un Napoléon déprimé à Saint-Hélène, alors qu’il avait autrefois le monde dans sa main. On s’attendait à voir de la déprime, oui, mais du rêve aussi. Une sorte de thématique « sigma male » analogue au joker ou à la figure de Ryan Gosling semblait faire espérer à bien des gens qu’on assisterais à une interprétation toute en nuances, montrant l’humanité de ce personnage plus grand que nature, et qui nous pousserait à dire « il est littéralement moi » (He’s literally me).

Personnellement, je cultivais naïvement l’espoir que ce film puisse faire découvrir ce héros de l’histoire française à un public international, et qu’il puisse partager avec nous la stupéfaction qu’on cultive encore aujourd’hui devant les accomplissements de cet improbable empereur.

Or, c’est tout à fait le contraire. Non seulement personne ne voudra se représenter en lui, mais le long métrage ne fait que perpétuer les mythes de la propagande anglaise et n’apporte véritablement rien d’autre qu’un salissage en règle qui dégoûtera des générations de spectateurs.

Napoléon est un weirdo

Le talent de Joaquin Phoenix n’est plus à faire ; l’acteur oscarisé pour son interprétation du Joker en 2019 excelle particulièrement dans les rôles de personnages aux profils psychologiques troublés et complexes. Cela dit, dans le cas de Napoléon, cette attitude refoulée et torturée est exagérée à l’extrême, au point où il est difficile de le prendre au sérieux. Dans cette exagération caricaturale, Phoenix semble avoir frappé son mur.

C’est simple, Bonaparte est présenté comme un weirdo, un être asocial et malaisant, incapable du moindre sourire. On ne peut s’empêcher de voir en lui des résidus de Joker ; une sorte d’inadapté social qui veut faire payer l’Europe entière pour ses malheurs (Quels malheurs, au fait?).

Dans ses rapports amoureux, il y a un mal-être et un inconfort tellement intense qu’on croirait voir un gamin frustré et inexpérimenté. Napoléon fait figure d’incel incapable de parler aux femmes, et le malaise est si grand que lors des projections, beaucoup de gens éclatent de rire pour relâcher un peu de tension.

L’âge trop avancé de Phoenix pour ce personnage qui devrait être alors dans sa vingtaine n’aide pas, d’ailleurs. On a l’impression de suivre un vieux garçon aigri et maladroit de 50 ans, ce qui ajoute beaucoup au malaise.

Sa manière de courtiser Joséphine se résume à la fixer sans rien dire comme un psychopathe dans une soirée et lors de leurs rencontres, et cette dernière ne consent à l’épouser qu’à reculons, comme si elle n’avait plus le choix, en versant des larmes de désespoir comme une pauvre victime qu’on devrait plaindre.

Et ce profil d’inadapté social à la limite du retard mental n’est pas équilibré par son génie sur les champs de batailles, puisqu’on nous accable tout le long du film de scènes de ménage interminables. En effet, un accent particulier est mis sur sa vie conjugale, elle aussi exagérément déprimante.

Napoléon est un cocu

Évidemment, un weirdo constamment parti à l’étranger dans des campagnes militaires et dont la femme semble tout détester n’est pas le meilleur ciment pour un couple. Et il est connu que Joséphine avait les mœurs légères et avait entretenu plusieurs aventures avec le gratin parisien. Mais dans ce film, on veut vraiment le mettre en relief : Napoléon est un pitoyable cocu.

Ainsi, à son aura d’incel malaisant et inadapté s’ajoute des accès de colère constants. Qu’il soit en train d’envahir l’Égypte ou en exil sur l’Île d’Elbe, on explique à peu près tous ses retours en France par la nécessité de « reconquérir » Joséphine par la force. Et à tous coups, lorsque les deux sont ensemble, on alterne entre la dépression, la haine mutuelle et la violence.

Scott a même jugé bon de représenter deux fois Napoléon dans des petits coïts brefs et malaisants, comme une petite figure porcine s’agitant frénétiquement sur la pauvre Joséphine, qui ne fait que pleurer et se lamenter sur son triste sort – d’être la femme la plus puissante d’Europe. Va savoir pourquoi… –

Il lui dit directement d’ailleurs, que le fait qu’une autre femme ne pleure pas tout le temps la rend attirante, et un rire de soulagement éclatait un peu partout dans la salle de cinéma : Ouf! Il est capable d’un peu d’humour et de perspicacité! Quand même. Il était temps par contre, ça fait des heures que tout le monde se plaint.

Platonique n’est pas suffisant pour décrire à quel point ce couple semble mourir d’ennui. Même leurs chicanes sont une succession de quelques courtes phrases, de longs silences et de soupirs las. Il fait toujours noir, le temps est toujours embrumé, à un point tel qu’on croirait écouter un drame sentimental se déroulant dans une petite campagne anglaise de l’époque victorienne. On ne se sent même pas en France!

Tout a l’air si déprimant et si lourd, TOUT. LE. LONG.

Le latin le plus froid de tous les temps

Nous avons déjà vu que Napoléon est un inadapté social malaisant, un cocu frustré qui se bat contre le monde pour reconquérir sa fierté, mais cette attitude de psychopathe ne s’arrête pas à ses déboires conjugaux. De manière générale, il est d’une froideur sans pareille. Tout le long des 2 heures 38 minutes de ce film, je n’ai pas souvenir d’un seul sourire.

En fait, c’est comme si Joaquin Phoenix avait pris l’air déprimé de Napoléon sur sa chaise à Sainte-Hélène – du tableau célèbre de Hippolyte Paul Delaroche – et avait décidé de l’appliquer sur toute la vie de Bonaparte.

C’est non seulement étrange pour un Français – qui vient d’un peuple assez jovial, épicurien et exubérant – mais ça l’est d’autant plus pour un Corse, qui devrait avoir des accents latins encore plus prononcés.

L’homme remporte une grande victoire? Il demeure sérieux. L’homme réussit son coup d’État? Il reste de glace comme un automate déprimé, un peu secoué par les évènements. On lui parle de politique, il roule des yeux, blasé, comme si on venait de lui dire la chose la plus ennuyante sur terre. Il est couronné empereur? Bof… Pas de quoi sourire… la routine continue.

On en vient à se demander qu’est-ce qui pouvait bien le motiver dans toutes ces conquêtes sensationnelles. Il parait constamment déprimé et ennuyé. Aucune passion ne l’anime, au point où son ascension semble pratiquement se faire malgré lui, comme un hasard tombé du ciel.

Ce détachement nous pousse aussi à nous demander ce que les Français pouvaient bien trouver à ce personnage lugubre. Personne ne semble l’apprécier, il apparaît toujours comme une présence sombre et austère, uniquement intéressée par la domination sadique de son entourage. Quand les gens crient « Vive l’Empereur », ils le font avec des têtes d’enterrement, comme s’ils étaient menacés par un pistolet hors champ…

On ne voit absolument aucune représentation de la camaraderie qu’il entretenait avec ses troupes et le rendait si populaire, pas plus qu’on ne voit de personnages politiques impressionnés par ses perspectives et prêts à le suivre. Jamais aucune scène du peuple français en liesse pour l’accueillir… Le film rend absolument impossible de comprendre comment ce personnage a pu alimenter les passions et être un objet de vénération jusqu’à aujourd’hui.

Ridley Scott disait dans une entrevue qu’il le comparait à des tyrans comme Staline et Hitler… Eh bien, seulement quelques photos de ces deux-là comparées au Napoléon de Scott nous pousserait à croire qu’ils étaient bien plus sympatiques et humains… Il faut le faire quand même!

À un certain stade, on comprend bien que c’est tout à fait volontaire de la part de Ridley Scott, et on doit en arriver à la triste conclusion que ce film, loin de présenter le personnage sous un nouveau jour, n’est qu’une reprise usée des rengaines de la propagande britannique. Napoléon n’est rien d’autre qu’un triste tyran illégitime avec un complexe d’infériorité que tout le monde déteste. On peut difficilement faire un film plus simpliste et réducteur que ça.

Inventer un tyran

Ce n’est pas le fruit du hasard. Durant tout le film, il n’y a, à toute fin pratique, aucune scène pour présenter de moments de sympathie envers Napoléon. Jamais on ne le présente faisant preuve d’humanité. Il n’y a absolument aucun moment chaleureux, tant avec sa femme, son cercle proche ou ses soldats. Au contraire, on cherche systématiquement à le présenter sous son pire jour.

C’est simple et tellement évident. On veut à tout prix le présenter comme un tyran égocentrique.

À défaut, apparemment, de disposer de véritables évènements de rage totalitaire et narcissique dans les sources – Ridley Scott se fout de la discipline historique, de toute façon, et pense qu’on traite les sources comme le téléphone arabe… – on met en relief ses colères conjugales contre Joséphine, incapable de lui fournir un héritier. Il gâche le souper de tout le monde en vociférant et en criant contre elle. On va même jusqu’à le montrer la frappant au visage en pleine cérémonie de divorce, dans l’église, devant tous les témoins…

Ces violences conjugales dégoûtantes et déplacées, avec les deux coïts porcins malaisants, m’ont inspiré un mot à propos de ce film : grossier. La caricature est tellement de mauvais goût qu’on n’en ressort pas avec une perspective plus nuancée sur un personnage trop souvent idéalisé ; elle ne pousse pas à réfléchir sur son côté tyrannique ; elle entraîne seulement une sorte de cynisme de bas étages, une sorte de spectacle masturbatoire de détestation britannique de Napoléon Bonaparte.

Échafauder l’absurde

On se demandera pourquoi je n’ai pas encore parlé des batailles et des actes guerriers de l’un des plus grands généraux de l’histoire : c’est parce que ceux-ci ne forment qu’une trame de fond pour l’histoire. Le film est moins une progression narrative pour expliquer le comment et le pourquoi des évènements qu’une mise en image par tableaux qui n’ont pas nécessairement de liens les uns avec les autres.

Un moment on est en Égypte, l’autre on est de retour à Paris, et ensuite en Russie… Les reconstitutions et les scènes sont magnifiques évidemment, et à la défense de Ridley Scott, je pense que le but était véritablement de mettre des tableaux en image – comme la scène du couronnement, identique au fameux tableau de Jacques-Louis David. Mais cette absence quasi complète de mise en contexte et ce rythme aux apparences de cinéma de répertoire consolide, encore une fois, une vision extrêmement sombre et absurde du personnage.

On n’explique jamais vraiment la raison derrière les campagnes militaires et les batailles – même lorsque, dans la majorité des cas, c’étaient les coalitions britanniques et autrichiennes qui déclaraient la guerre. Le politique est complètement évacué. N’espérez pas un brin sur son activité législative non plus.

On voit très peu d’éléments de stratégie. Même les scènes d’Austerlitz, la bataille la plus travaillée du film, est une surinterprétation d’un évènement mineur en marge de la vraie bataille, où des soldats ennemis furent piégés sur un lac de glace. On en a fait le cœur de la bataille, et Napoléon est représenté en hauteur, à la lisière d’une forêt, utilisant un campement dans la vallée pour attirer les troupes russes sur le lac.

En réalité, le génie de Napoléon dans la bataille d’Austerlitz était littéralement le contraire : il avait offert volontairement les positions en hauteur sur le plateau de Pratzen à l’ennemi pour ensuite l’attaquer, feindre de battre en retraite pour le pousser à descendre et ensuite le piéger avec d’autres troupes cachées par le brouillard! Pourquoi avoir délibérément choisi de changer cette bataille emblématique pour nous offrir des minutes interminables de plans de vue de glace brisée et de chevaux qui se noient?

Romancer un film et distordre un peu la réalité est une chose, mais en l’absence d’une seule scène qui pourrait nous faire comprendre de quoi on parle lorsqu’on décrit Napoléon comme un génie militaire, il apparaît de plus en plus clair que l’intention de Ridley Scott n’a jamais été de nous faire comprendre quoi que ce soit. Son intention était de rendre l’auditoire encore plus confus sur le personnage. Faire défiler une suite de batailles qui paraissent gratuites et absurdes, comme un carousel de brutalités militaires désordonnées et décontextualisées.

Et son intention devient très claire lorsqu’à l’issue de certaines batailles et du film en tant que tel, il conclut en dénombrant les morts. Ça ne pourrait être plus évident : Ridley Scott met en image la brutalité des guerres napoléoniennes, n’explique rien des causes, des justifications et de la politique derrière elles, tout ça uniquement dans le but de les présenter comme « absurdes » et le fruit de l’hubris narcissique de Napoléon.

Ce film est un brûlot anti-bonapartiste empreint d’un pacifisme moralisateur un peu niais. On n’explique absolument rien et on se morfond dans le cynisme le plus abject.

Les quelques belles attentions

Maintenant, je me dois tout de même de souligner quelques bons points.

D’abord, comme mentionné précédemment, les reconstitutions historiques sont magnifiques, comme de véritables tableaux. D’un point de vue artistique, c’est très joli – quoique les teintes de gris, caractéristique du style de Ridley Scott, et la pluie continuelle deviennent un peu lassantes. Encore une fois, comme mentionné précédemment, on se croirait plus en Angleterre qu’en France… Ce qui est ironique dans le cas d’un film sur Napoléon produit par un Britannique… –

L’entrée dans Moscou vidée de ses habitants, en particulier, était à couper le souffle… Et la ville en flammes pendant la nuit, pour conclure cette séquence, donnait des frissons dans le dos. Absolument magnifique.

Le point majeur, à mon avis, de la représentation des batailles est le fait d’avoir bien su dépeindre toute la force et la dangerosité des soldats de ces batailles en rangées. On ne se pose jamais la fameuse question « pourquoi se mettaient-ils en ligne pour se tirer dessus? ». On voit instantanément leur efficacité meurtrière, tant dans leurs tirs de barrages que dans les haies de bayonnettes qu’ils hérigent instantanément. Les charges de cavalerie, sabre au clair, rendent très bien l’héroïsme qu’on leur attribuait, et les canons, l’arme de prédilection de Napoléon, sont absolument dévastateurs. Bref, c’est une représentation très organique et brutale de ces batailles trop souvent incomprises.

La musique était sensationnelle et j’ai beaucoup aimé les notes très italiennes lorsque Bonaparte se trouve près de la Méditerranée – des airs dignes du parrain. Cette petite attention venait souligner le côté latin du personnage, qui manquait tellement dans son interprétation par Phoenix. Les chants graves aux accents slaves dans certains moments clés aussi étaient très intéressants et agissaient comme un constant rappel de ce qui, plus tard, causera sa chute. Comme si avant même d’entreprendre sa campagne de Russie, son sort était déjà joué.

Il y a quelques rares moments, ici et là, où Napoléon semble prendre de la vigueur, expliquer mieux ses intentions et où, tout à coup, on se prend à mieux comprendre le génie du personnage. Et chaque fois, on se dit : « Bon! Enfin! ça débloque! ». Mais ça ne débloque pas vraiment ; ça reste des séquences marginales. On peut peut-être espérer que la version longue incluera plus de ces rares moments où Phoenix laissait entrevoir ce génie Napoléonien, mais il faudra attendre sa sortie pour ça.

Ma note finale : 2/5

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