Depuis plusieurs années, le débat entourant le glyphosate oscille entre confiance réglementaire et inquiétudes citoyennes. Produit phare du géant Monsanto — maintenant propriété de Bayer —, cet herbicide omniprésent dans l’agriculture moderne a façonné des décennies de pratiques culturales au Canada et ailleurs dans le monde. Sa popularité, sa rentabilité et son efficacité s’appuyaient en partie sur un consensus réglementaire présenté comme robuste — celui voulant que le glyphosate soit sécuritaire lorsqu’utilisé conformément aux directives — même si ce consensus a toujours été contesté par une frange importante de la communauté scientifique et par les mouvements environnementalistes, qui dénonçaient depuis longtemps des zones d’ombre dans la recherche. Or voilà qu’un des piliers invoqués pour soutenir cette confiance publique vient de s’effondrer. Comme le rapporte Sarah Ritchie pour La Presse canadienne dans CP24, un article scientifique influent publié en l’an 2000, longtemps cité par des organismes de réglementation comme preuve de l’innocuité du produit, vient d’être officiellement rétracté — vingt-cinq ans plus tard.
Cette décision, appuyée par des révélations judiciaires liées à des litiges américains, ébranle la base scientifique sur laquelle plusieurs gouvernements ont élaboré leurs politiques. Elle remet en lumière un débat déjà chargé d’enjeux sanitaires, environnementaux et économiques, tout en relançant les appels à une réévaluation nationale.
Une rétractation qui bouleverse un quart de siècle de décisions réglementaires
Selon les informations rapportées par Sarah Ritchie (La Presse canadienne / CP24), la revue scientifique Regulatory Toxicology and Pharmacology a retiré la semaine dernière une étude publiée en 2000 concluant que le glyphosate était sécuritaire pour les humains. Cette publication, fortement citée — plus de 700 fois —, avait contribué à asseoir la légitimité scientifique des décisions réglementaires canadiennes et internationales.
Dans l’avis de rétractation, la revue souligne des éléments troublants : des documents rendus publics lors de poursuites judiciaires aux États-Unis indiquent que des employés de Monsanto auraient participé à la rédaction de l’article sans être dûment reconnus, un procédé qualifié de ghostwriting. D’autres informations laissent entendre que les auteurs pourraient avoir été rémunérés par l’entreprise. Plus grave encore, les conclusions sur l’absence de lien entre glyphosate et cancer reposaient « exclusivement sur des études non publiées de Monsanto ».
Pour Beatrice Olivastri, directrice générale de Friends of the Earth Canada, interviewée par La Presse canadienne, « c’était comme une bombe ». Elle rappelle que ce texte servait de fondation aux décisions de nombreuses agences de réglementation. Sa rétractation soulève donc une question simple mais lourde de conséquences : sur quelles bases scientifiques repose désormais l’approbation du glyphosate?
Santé canada maintient sa position, malgré les pressions
Toujours selon Sarah Ritchie, Santé Canada affirme que cette rétractation ne modifie en rien sa décision de 2017, laquelle concluait que le glyphosate était « peu susceptible de poser un risque de cancer chez l’humain ». Le ministère explique avoir réalisé sa propre analyse approfondie de plus de 1 300 études, incluant des publications scientifiques, des recherches provenant de l’industrie et des évaluations d’autres autorités réglementaires internationales.
Le ministère insiste également sur le fait que les niveaux de glyphosate détectés dans le corps humain au Canada demeurent « plus de 1 000 fois inférieurs » au seuil qui déclencherait une analyse supplémentaire.
Cette défense ne convainc toutefois pas les groupes environnementaux. Olivastri réclame un moratoire immédiat sur les ventes de glyphosate, accompagné d’un examen spécial accéléré. Cassie Barker, d’Environmental Defence, citée également par La Presse canadienne, soutient qu’un réexamen scientifique est indispensable à la lumière de données émergentes associant le pesticide à divers effets nocifs.
Un produit omniprésent : 50 millions de kilogrammes vendus chaque année au canada
Le reportage de La Presse canadienne rappelle que le glyphosate est le pesticide le plus utilisé au Canada, avec environ 50 millions de kilogrammes vendus annuellement. On le retrouve dans plus de 160 produits homologués, et il joue un rôle central dans des cultures clés comme le canola et le blé. L’industrie forestière l’utilise également pour contrôler la végétation dans les zones de coupe.
Son importance économique — et l’ampleur des avantages agronomiques qui lui sont associés — expliquent pourquoi toute remise en question scientifique provoque une réaction immédiate de ses défenseurs. À ce titre, Bayer soutient dans une déclaration transmise aux médias, et citée par Sarah Ritchie, qu’elle « maintient fermement » la sécurité du glyphosate, rappelant que les autorités de nombreux pays en ont validé l’usage depuis près de cinquante ans. Monsanto, de son côté, affirme que sa participation à l’article de 2000 « ne relevait pas du niveau d’auteur » et que les auteurs avaient le contrôle total du manuscrit.
Des zones grises : divergences internationales et préoccupations scientifiques
Un élément clé souligné dans l’article de CP24 concerne la discordance persistante entre différentes agences scientifiques. Alors que Santé Canada et l’Environmental Protection Agency (EPA) aux États-Unis concluent à l’innocuité du produit, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une division de l’Organisation mondiale de la santé, avait classé le glyphosate comme « probablement cancérogène pour l’humain » dès 2015.
Pour Bruce Lanphear, professeur à l’Université Simon Fraser, cité par La Presse canadienne, la découverte de ghostwriting n’a rien de surprenant : il s’agit selon lui d’une pratique connue dans l’industrie des pesticides. Lanphear estime que cette rétractation constitue un signal clair en faveur d’une réévaluation scientifique complète, surtout à la lumière d’études liant le glyphosate à divers cancers. Il souligne également l’ampleur des expositions : « si c’est un produit cancérogène et que les trois quarts de la population y sont exposés, il faut traiter cela comme un problème urgent ».
Des procès colossaux, des milliards en jeu et un débat loin d’être clos
Les informations rapportées par Sarah Ritchie mentionnent que Monsanto et Bayer font face à près de 181 000 poursuites aux États-Unis, dont plusieurs allèguent que le glyphosate est responsable de cancers tels que le lymphome non hodgkinien. En mars dernier, un jury de Géorgie a condamné l’entreprise à verser 2,1 milliards de dollars US à un plaignant. Bayer conteste farouchement ces conclusions, mais a tout de même réservé 16 milliards de dollars US pour régler certains litiges.
La dimension politique est tout aussi importante. L’administration Trump vient d’appuyer Bayer devant la Cour suprême des États-Unis dans sa tentative de limiter les poursuites au niveau des États. Pendant ce temps, au Canada, des groupes environnementaux poursuivent le gouvernement pour son processus d’évaluation des risques. Une décision de la Cour fédérale rendue en février a conclu que l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) n’avait pas suffisamment démontré qu’elle avait tenu compte de nouvelles preuves scientifiques lors du renouvellement d’une homologation en 2022, lui ordonnant une réévaluation dans les six mois.
Un quart de siècle de science contestée et une question politique incontournable
Comme le rapporte Sarah Ritchie pour La Presse canadienne / CP24, cette rétractation soulève une interrogation fondamentale : que reste-t-il de la base scientifique sur laquelle reposent les décisions réglementaires concernant le glyphosate?
Même si Health Canada maintient sa position, la pression monte. Entre les révélations de ghostwriting, les poursuites massives, les divergences entre organismes internationaux et la montée des inquiétudes de santé publique, il devient difficile pour le gouvernement fédéral d’ignorer l’enjeu. Les appels à un moratoire, à une révision exhaustive et à une plus grande transparence témoignent d’une crise de confiance qui dépasse largement la question du glyphosate : elle touche à la crédibilité même des processus d’évaluation scientifique au cœur de la réglementation canadienne.
Le débat ne prendra pas fin demain. Au contraire, cette rétractation majeure pourrait bien marquer le début d’un nouveau chapitre dans la longue controverse entourant l’herbicide le plus utilisé au monde.



