Dans une chronique publiée hier par le Financial Times, l’analyste américain Ken Girardin avance une thèse dérangeante pour le récit officiel de la transition énergétique québécoise : en électrifiant rapidement ses usages et en exportant son hydroélectricité, le Québec réduirait ses émissions chez lui… tout en poussant une partie des émissions fossiles chez ses voisins, notamment dans l’État de New York et en Nouvelle-Angleterre. Girardin est fellow au Manhattan Institute, et son texte se place explicitement du point de vue des marchés et des infrastructures nord-américaines.
De « batterie de l’Amérique du Nord » à client net
Girardin rappelle d’abord que le Québec s’est bâti une réputation d’exportateur net d’électricité grâce à Hydro‑Québec, dont la production est presque entièrement hydroélectrique. Pendant des décennies, les flux ont majoritairement circulé vers le sud : jusqu’à récemment, New York recevait une part significative de son électricité du Québec, au point où, avant 2022, environ 100 fois plus d’électricité entrait dans l’État qu’il n’en sortait vers le nord.
Ce rapport s’est toutefois inversé. Selon Girardin, la stratégie de décarbonation québécoise — remplacement des systèmes de chauffage au gaz et au mazout par des thermopompes, électrification accélérée du transport — a fait bondir la demande intérieure. Les autorités estiment désormais qu’il faudra augmenter la capacité de production d’environ 20 % d’ici 2035. À cela s’ajoutent des conditions hydrologiques plus sèches, qui ont abaissé les niveaux de réservoirs et réduit la marge de manœuvre de l’exploitant.
Résultat : Hydro-Québec a d’abord réduit ses exportations (en chute d’environ deux tiers entre 2021 et 2023), puis commencé à importer de l’électricité depuis l’État de New York afin d’épargner ses réservoirs. En 2024, le Québec aurait importé plus de six fois plus d’électricité qu’il n’en a vendu à New York, devenant en quelques années le plus important client unique du réseau new-yorkais.
Des kilowattheures « propres »… alimentés au gaz en amont
Le cœur de la critique américaine porte sur la nature de l’électricité importée. Girardin affirme que les achats québécois proviennent surtout de centrales au gaz naturel situées dans le nord de l’État de New York. Cette demande additionnelle exercerait une pression à la hausse sur les prix de gros et sur des pipelines déjà contraints entre Albany et Boston.
L’effet domino est clair, selon l’auteur : quand les centrales new-yorkaises brûlent davantage de gaz pour alimenter le Québec, la Nouvelle-Angleterre se retrouve, lors des pointes hivernales, à brûler plus de pétrole pour sa propre électricité, faute d’accès suffisant au gaz. Autrement dit, des émissions que le Québec évite sur son territoire seraient déplacées vers le sud de la frontière.
L’arbitrage des interconnexions transfrontalières
Le texte du Financial Times insiste aussi sur un jeu d’arbitrage rendu possible par les nouvelles lignes de transport. D’un côté, l’électricité commence à circuler du Québec vers le Massachusetts via New England Clean Energy Connect (environ 1,1 GW présentés comme une énergie « abordable et stable »). De l’autre, New York s’apprête à recevoir directement de l’hydroélectricité grâce au Champlain Hudson Power Express, destiné à alimenter la ville de New York dès ce printemps et à soutenir les pointes estivales.
Pour Girardin, rien n’empêche Hydro-Québec de continuer à acheter de l’électricité fossile en amont pour préserver ses réservoirs tout en revendant son hydroélectricité ailleurs sur la côte Est. Cette position de « battery turned broker » — de batterie à courtier — brouillerait la lecture des bilans carbone régionaux.
Une question politique, vue de Washington et d’Albany
L’auteur reconnaît que les États-Unis ne sont pas en droit d’exiger un seul kilowattheure canadien. Mais il estime qu’un acteur public de la taille d’Hydro-Québec, lorsqu’il distord les marchés voisins par des achats massifs, appelle une réaction politique. Girardin conclut que les gouverneurs américains, en particulier celui de New York, devraient exiger du Québec une cohérence entre son discours vert domestique et les conséquences fossiles qu’il engendre au sud de la frontière.
Ce que révèle le regard américain
À travers le prisme du Financial Times, le débat dépasse le simple cas québécois. Il met en lumière une réalité nord-américaine : la décarbonation n’est pas uniquement nationale, elle est systémique. Lorsque les réseaux sont interconnectés, les choix d’une juridiction peuvent déplacer — plutôt qu’éliminer — les émissions. Vu des États-Unis, le « succès » climatique du Québec soulève ainsi une question inconfortable : qui paie réellement le carbone, et où ?



