Alors que les demandes d’asile sont en baisse de 50 % à l’échelle du Canada depuis l’an dernier, un phénomène inverse retient l’attention à la frontière de Saint-Bernard-de-Lacolle, au sud de Montréal. Selon un reportage de Tyler Dawson publié dans le National Post le 17 juillet 2025, plus de 1 500 personnes y ont demandé l’asile entre le 1er et le 13 juillet seulement — un chiffre qui équivaut à la quasi-totalité des demandes enregistrées dans l’ensemble du pays en juin (1 593). Cette brusque remontée des entrées se concentre autour d’une nationalité : les Haïtiens, nombreux à fuir l’insécurité dans leur pays d’origine et à rechercher une terre d’accueil francophone.
Une recrudescence localisée mais frappante
Le poste frontalier de Saint-Bernard-de-Lacolle n’en est pas à sa première poussée migratoire. Déjà en avril, 2 733 demandes d’asile y avaient été enregistrées. Ce poste officiel, situé non loin de la tristement célèbre traversée irrégulière de Chemin Roxham — désormais fermée depuis mars 2023 — est devenu l’un des principaux points d’entrée légaux pour les demandeurs d’asile.
Le phénomène observé en juillet 2025 représente une explosion statistique : près de cinq fois plus de demandeurs comparativement à la même période l’an passé (322 pour les deux premières semaines de juillet 2024). Dans un contexte où le gouvernement fédéral affirme contrôler mieux les flux migratoires, cette brèche légale expose à nouveau les fragilités de la frontière québécoise.
Une pression nouvelle sur le système d’asile
Entre janvier et juillet 2025, 19 730 demandes d’asile ont été enregistrées dans l’ensemble du pays, contre 39 085 à pareille date en 2024. Pourtant, les ressources administratives demeurent sous tension, notamment à Lacolle où les demandes sont concentrées. Selon les données relayées par Tyler Dawson, 2 169 personnes ont été retournées vers les États-Unis en vertu de l’Entente sur les tiers pays sûrs, dont 1 531 à des postes frontaliers officiels et 638 par des points d’entrée irréguliers.
Cette entente, signée entre le Canada et les États-Unis, stipule qu’un demandeur d’asile doit présenter sa demande dans le premier pays sûr où il arrive. Toutefois, certaines exceptions permettent de contourner cette règle : des liens familiaux au Canada, le statut de mineur non accompagné, certains documents (comme un permis d’études), ou des considérations d’intérêt public (par exemple, le risque de peine de mort aux États-Unis).
Pourquoi les Haïtiens affluent-ils vers le Québec?
L’exode haïtien s’explique par un effondrement quasi-total de l’État haïtien, rongé par la violence des gangs, la corruption et la misère. Des milliers de personnes ont fui ce chaos, souvent vers les États-Unis. Sous l’administration Biden, environ 500 000 Haïtiens ont pu bénéficier d’un statut temporaire de protection (TPS), notamment ceux arrivés après le tremblement de terre de 2010. Or, en juin dernier, l’administration Trump a annoncé l’annulation prochaine de cette protection, effective dès le 2 septembre 2025. Bien qu’un juge ait bloqué l’expulsion immédiate des bénéficiaires, la fin du statut a été repoussée au 3 février 2026, créant un climat d’incertitude et de peur.
Nombre de ces migrants, ne se sentant plus en sécurité aux États-Unis, se tournent vers le Canada. Et c’est au Québec, avec sa langue française et sa communauté haïtienne bien établie à Montréal, que plusieurs espèrent pouvoir refaire leur vie. Me Pia Zambelli, présidente du comité des réfugiés de l’Association canadienne des avocats en droit de l’immigration, souligne que la proximité linguistique et communautaire joue un rôle crucial dans ce choix.
Au-delà de Lacolle : un enjeu national
Si la concentration des arrivées à Saint-Bernard-de-Lacolle donne l’impression d’un phénomène localisé, elle révèle en réalité des tensions systémiques à l’échelle nationale : entre obligations humanitaires, contraintes administratives, et pressions géopolitiques.
Le revirement de politique migratoire aux États-Unis a un effet direct sur le Canada, et plus particulièrement sur le Québec, qui assume la part disproportionnée des demandes d’asile. Les infrastructures d’accueil, les ressources du ministère de l’Immigration, ainsi que le réseau communautaire sont à nouveau mis à l’épreuve.
Pour Québec, cette situation soulève des questions urgentes : le gouvernement fédéral compense-t-il suffisamment pour l’effort demandé à la province? La répartition des demandeurs d’asile est-elle équitable entre les provinces? Et surtout, le Québec dispose-t-il des outils nécessaires pour intégrer efficacement ces nouveaux arrivants?
Une frontière à surveiller… encore
Le dossier de Tyler Dawson pour le National Post met en lumière un paradoxe canadien : malgré des politiques visant à restreindre l’entrée irrégulière, les failles juridiques et les pressions internationales continuent de créer des effets d’appel migratoire difficiles à contrôler. Ce phénomène est exacerbé par la visibilité médiatique de la communauté haïtienne au Québec, qui entretient un puissant effet de réseau : parents, amis, connaissances partagent des informations sur les points d’entrée accessibles, les procédures à suivre, et les zones d’accueil plus favorables.
Le cas de Saint-Bernard-de-Lacolle pourrait ainsi préfigurer une nouvelle vague de pression migratoire dans les mois à venir, à mesure que l’échéance du statut temporaire américain pour les Haïtiens approche. Si le gouvernement canadien n’ajuste pas rapidement ses capacités de traitement et ses critères d’admission, il risque d’être confronté à un goulot d’étranglement administratif — voire à une nouvelle crise politique, similaire à celle suscitée par l’ancienne route de Roxham.
Il ne s’agit pas d’un simple enjeu humanitaire : il s’agit aussi d’un test pour la souveraineté migratoire du Canada, et pour sa capacité à coordonner équitablement les responsabilités entre Ottawa et les provinces, notamment le Québec, en première ligne de cette nouvelle poussée.



