Jean Chrétien et Mike Harris, deux anciens dirigeants unissent aujourd’hui leurs voix dans les pages du Globe and Mail pour défendre une cause qu’ils jugent cruciale : le Canada doit miser sur sa propre technologie nucléaire, le réacteur Candu, s’il veut rester maître de son avenir énergétique.
L’argument central est simple : dans un monde où les tensions commerciales et géopolitiques s’intensifient, un pays qui ne contrôle pas son énergie compromet sa souveraineté. Et pour le Canada, affirment-ils, l’outil le plus solide pour garantir cette indépendance existe déjà. Il a été conçu ici, perfectionné ici, et alimente depuis des décennies des millions de foyers : le Candu.
Les deux anciens premiers ministres reviennent brièvement sur une période où le Canada projetait cette force technologique avec beaucoup plus d’assurance. Dans les années 1990, la vente de deux réacteurs Candu à la Chine constituait la plus importante entente commerciale entre les deux États. Ce contrat spectaculaire avait ouvert la voie à une expansion mondiale : plus de trente réacteurs construits ou adaptés, des milliers d’emplois hautement spécialisés, et une chaîne d’approvisionnement canadienne devenue l’une des plus solides du secteur nucléaire.
Aujourd’hui, les conditions ont changé. Les États-Unis ont décidé de soutenir massivement leur propre technologie nucléaire. Ce repositionnement américain, lourd de conséquences, redessine les rapports de force et oblige le Canada à réagir. S’il choisit des réacteurs étrangers pour ses futurs projets, préviennent les auteurs, il déplacera vers l’extérieur des dizaines de milliers d’emplois bien rémunérés et fragilisera une expertise nationale patiemment développée. L’exemple de l’industrie automobile ontarienne — qui a payé le prix de dépendances technologiques mal planifiées — plane à l’arrière-plan.
Le cœur du débat, toutefois, se trouve dans la question du combustible. Les réacteurs étrangers exigent de l’uranium enrichi, produit à l’étranger, soumis aux aléas des relations internationales et vulnérable aux sanctions ou aux guerres commerciales. Le Candu, lui, tourne avec de l’uranium naturel canadien, provenant de mines de Saskatchewan et d’Ontario. Autrement dit, rien ne peut interrompre son approvisionnement en dehors de nos frontières.
Les retombées économiques sont tout aussi tangibles. Plus de 90 % de la chaîne d’approvisionnement du réacteur est localisée au pays. Sidérurgie, construction, ingénierie, manufacturier : tout un pan de l’économie ontarienne et canadienne repose déjà sur cette technologie. Miser sur elle, c’est multiplier les emplois qualifiés au moment même où le gouvernement fédéral dit vouloir renforcer les métiers spécialisés.
Le message, en somme, est un appel à la cohérence. Le Canada ne peut pas prétendre vendre au monde une technologie qu’il refuserait d’utiliser chez lui. Le choix du Candu pour les prochains grands projets nucléaires ne serait pas seulement un geste technique, mais un acte de confiance envers le savoir-faire national, un signal clair à ses partenaires internationaux et un fondement solide pour une véritable autonomie énergétique.
En misant sur ce que le pays fait déjà mieux que la plupart des autres, affirment-ils, le Canada cesserait de subir les jeux de puissance et recommencerait à y participer.



