Le passeport canadien a longtemps été perçu comme un aboutissement : l’aboutissement d’un parcours migratoire, d’une intégration civique, ou simplement d’une appartenance nationale assumée. Or, une récente enquête d’opinion suggère que cette relation affective et symbolique à la citoyenneté canadienne se fragilise — particulièrement chez les jeunes générations — au profit d’une vision plus utilitaire, mobile et détachée de l’idée de loyauté exclusive.
C’est ce que révèle un sondage national rapporté par National Post, sous la plume du journaliste Adrian Humphreys, dans un article publié le 16 janvier 2026.
Un désir croissant de double citoyenneté… mais une méfiance persistante
Selon les données du sondage Léger, 37 % des Canadiens interrogés affirment qu’ils aimeraient détenir une double citoyenneté, tandis que 47 % s’y disent opposés et 16 % demeurent indécis. Ce désir est toutefois accompagné d’un malaise tout aussi répandu : 31 % des répondants estiment qu’une personne possédant deux citoyennetés est moins loyale au Canada qu’un citoyen exclusivement canadien.
Autrement dit, le pays se retrouve face à une tension paradoxale : une part significative de la population souhaite bénéficier personnellement de la flexibilité qu’offre la double citoyenneté, tout en soupçonnant cette même flexibilité d’éroder le lien civique et la fidélité nationale.
L’enquête, menée par Leger Marketing pour Association for Canadian Studies, met en lumière des attitudes parfois contradictoires à l’égard de la citoyenneté, de son sens et de sa valeur.
Une fracture générationnelle nette
L’âge constitue de loin le facteur le plus déterminant dans la perception de la double citoyenneté. Les Canadiens de 65 ans et plus sont les plus réfractaires : seulement 22 % d’entre eux souhaitent une deuxième citoyenneté, contre 65 % qui rejettent catégoriquement l’idée.
À l’inverse, les générations plus jeunes se montrent nettement plus ouvertes. Chez les 35–44 ans, une majorité (51 %) se dit favorable à la double citoyenneté. Les 18-24 ans et les 25-34 ans affichent des résultats très similaires, avec environ 43 % en faveur et un peu moins de 40 % opposés.
Cette fracture générationnelle ne s’arrête pas au désir personnel : la suspicion envers la loyauté des binationaux augmente elle aussi avec l’âge, les répondants plus âgés étant sensiblement plus nombreux à associer double citoyenneté et fidélité diminuée.
Des différences régionales marquées
Le sondage révèle également un Canada régionalement fragmenté dans sa vision de la citoyenneté.
La Colombie-Britannique se distingue comme la province la plus favorable à la double citoyenneté, avec 46 % des répondants en faveur. À l’opposé, les provinces de l’Atlantique affichent le plus fort rejet : 59 % des répondants s’y opposent, contre seulement 28 % qui souhaitent une seconde citoyenneté.
Le Québec, souvent présenté comme un cas particulier sur les questions identitaires, se situe parmi les provinces les plus réticentes : 52 % des Québécois interrogés rejettent la double citoyenneté, tandis que 32 % s’y disent favorables. Fait notable, toutefois, le Québec est aussi la province où l’attachement à la citoyenneté canadienne demeure le plus élevé.
Immigration, origine ethnique et perception de la loyauté
Sans surprise, les Canadiens nés à l’étranger sont plus enclins à vouloir une double citoyenneté : 48 % des répondants immigrants s’y disent favorables, contre 35 % chez les Canadiens nés au pays. Ces derniers se montrent également plus méfiants : 32 % des non-immigrants estiment que les binationaux sont moins loyaux, comparativement à 26 % chez les immigrants.
Les réponses varient aussi selon l’auto-identification ethnique. Les répondants se déclarant blancs sont les moins intéressés par la double citoyenneté (35 %), tandis que les proportions montent à 52 % chez les répondants d’origine moyen-orientale, 46 % chez les répondants d’origine chinoise et 44 % chez ceux s’identifiant comme sud-asiatiques.
Une érosion rapide de la valeur symbolique de la citoyenneté canadienne
L’un des constats les plus frappants du sondage concerne la chute abrupte de l’attachement déclaré à la citoyenneté canadienne. En 2023, 81 % des répondants affirmaient préférer la citoyenneté canadienne à toute autre. En décembre 2025, ce chiffre est tombé à 67 %, soit une baisse de 14 points en deux ans.
La baisse est particulièrement spectaculaire chez les jeunes adultes. Chez les 18–24 ans, l’attachement prioritaire à la citoyenneté canadienne est passé de 75 % en 2023 à seulement 40 % en 2025. À l’autre extrémité du spectre, les 65 ans et plus demeurent largement stables, passant de 88 % à 85 %.
Selon Jack Jedwab, président de l’Association for Canadian Studies, cette évolution reflète un changement profond de rapport à l’identité : les jeunes générations tendent à se percevoir davantage comme des « citoyens du monde », dissociant l’appartenance émotionnelle de la citoyenneté juridique.
Citoyenneté fonctionnelle ou appartenance civique ?
L’étude montre enfin que ceux qui souhaitent une double citoyenneté sont logiquement moins enclins à soupçonner un manque de loyauté, mais pas totalement : 29 % d’entre eux expriment malgré tout des doutes quant à la fidélité des binationaux. Cette ambivalence suggère que la citoyenneté est de plus en plus conçue comme un outil de mobilité et d’opportunités, plutôt que comme un engagement politique et symbolique exclusif.
Comme le souligne Adrian Humphreys dans son analyse pour le National Post, le débat sur la double citoyenneté agit ainsi comme un révélateur : il expose à la fois la mondialisation des aspirations individuelles et l’affaiblissement du socle de confiance civique au sein de la société canadienne.
Dans un pays bâti sur l’immigration et la pluralité, la question n’est peut-être plus de savoir si la double citoyenneté est acceptable, mais ce que signifie encore “être Canadien” lorsque la citoyenneté cesse d’être perçue comme un ancrage durable.



