Dans ce texte analytique, Chris Selley s’attaque à une impression de plus en plus répandue au Canada : celle que le système de justice criminelle laisse trop souvent les délinquants, y compris violents, s’en tirer avec des peines étonnamment légères. Cette perception, largement partagée dans l’opinion publique, s’alimente d’une succession de faits divers où des individus accusés ou reconnus coupables de crimes graves se retrouvent rapidement en liberté sous caution, en libération conditionnelle ou après des peines jugées dérisoires.
Une fois ce constat posé, le texte plonge dans le fonctionnement concret de la justice canadienne. Ce qui frappe d’abord, c’est l’omniprésence des règlements négociés, ou ententes de plaidoyer. Une immense majorité des dossiers criminels au pays — autour de 90 % — ne se rendent jamais devant un juge à l’issue d’un procès complet. Ils sont réglés en amont par des discussions entre la poursuite et la défense, qui s’entendent à la fois sur la culpabilité et sur la peine recommandée. Ce mode de fonctionnement n’est pas marginal, il constitue la colonne vertébrale du système.
Cette réalité administrative entre directement en conflit avec l’intuition populaire de la justice. Le texte met en parallèle des demandes de peines sévères formulées dans certains dossiers très médiatisés mais non violents, comme celui du convoi de la liberté à Ottawa en 2022, avec des recommandations étonnamment modestes dans des cas impliquant des agressions graves ou des homicides. Cette dissonance nourrit un sentiment d’arbitraire et donne l’impression que la gravité réelle des actes n’est pas toujours le facteur déterminant.
Plusieurs exemples concrets viennent illustrer ce malaise. Des crimes commis au hasard dans l’espace public, parfois par des individus lourdement récidivistes, aboutissent à des peines qui semblent difficilement conciliables avec la dangerosité démontrée des agresseurs. Dans certains cas, les condamnés avaient déjà multiplié les attaques violentes sans que le système ne parvienne à les neutraliser durablement. Ces situations, mises bout à bout, contribuent à l’idée d’un État incapable d’assurer pleinement la sécurité de ses citoyens.
Le texte rappelle toutefois que cette clémence apparente ne découle pas d’une idéologie laxiste assumée, mais d’une conception bien particulière du rôle de la poursuite au Canada. Contrairement à la culture judiciaire américaine, fondée sur une confrontation agressive et des peines extrêmement lourdes, le système canadien se veut moins vindicatif. La poursuite est censée agir dans l’intérêt public, ce qui implique parfois de privilégier une résolution rapide et certaine plutôt qu’un procès long, coûteux et risqué.
Le facteur des délais judiciaires apparaît central dans cette logique. Depuis que la Cour suprême impose des plafonds stricts à la durée des procédures, le risque de voir un dossier s’effondrer pour cause de délais déraisonnables est bien réel. Des centaines de causes, y compris pour des crimes sexuels, ont déjà été abandonnées pour cette raison. Dans ce contexte, accélérer les dossiers devient une priorité absolue, quitte à accepter des compromis difficiles à expliquer au public.
Un autre élément clé réside dans la répartition des responsabilités entre Ottawa et les provinces. Si le gouvernement fédéral adopte les lois criminelles, ce sont surtout les provinces qui poursuivent les infractions et qui encadrent le travail quotidien des procureurs. Or, partout au pays, les directives provinciales insistent sur l’importance de régler les causes le plus tôt possible afin de limiter les coûts, la congestion des tribunaux et l’épuisement des ressources judiciaires.
Ce décalage structurel se reflète dans les sondages. Une forte majorité de Canadiens se disent favorables à un durcissement des règles, notamment pour les récidivistes violents, tandis qu’une minorité seulement affirme avoir confiance dans l’équité et l’accessibilité du système de justice. Le fossé entre les attentes citoyennes et la réalité institutionnelle ne cesse ainsi de se creuser.
La réflexion se termine sur un avertissement clair : sans réforme en profondeur, le système risque de se heurter à une crise de légitimité. Augmenter les ressources, mieux documenter les pratiques réelles, repenser l’équilibre entre efficacité administrative et crédibilité morale deviennent des chantiers incontournables. Sans cela, la justice canadienne continuera d’apparaître rapide sur le papier, mais fragile aux yeux de ceux qu’elle est censée protéger.



