Crise des opioïdes : le traitement obligatoire gagne du terrain en Amérique du Nord

Timothy Rohan n’avait rien d’un criminel aguerri lorsqu’il s’est retrouvé menotté sur un trottoir de Holyoke, trainé devant un juge sans avoir été accusé de quoi que ce soit. Comme le décrit Tom Blackwell du National Post dans son enquête, son stratagème dérisoire — voler des sacs de crevettes pour alimenter une dépendance au fentanyl — s’est arrêté net lorsque deux patrouilles ont surgi. Quelques heures plus tard, il apprenait que sa mère avait demandé son internement forcé dans un centre de traitement, utilisant la loi « Section 35 », qui permet au Massachusetts de contraindre un usager à une cure fermée pour sa propre sécurité.

Quarante-cinq jours derrière les murs d’un établissement rattaché à une prison ont ouvert une brèche inattendue : la possibilité, pour Rohan, de survivre. Malgré des rechutes, malgré d’autres placements, cette première rupture l’a mené aujourd’hui à une vie stable, loin des overdoses et des ruelles toxiques de sa ville natale. « Le programme m’a sauvé la vie », confie-t-il. Et il ajoute que la souffrance quotidienne d’un dépendant est « un million de fois plus cruelle » qu’un séjour imposé sous garde.

Blackwell montre dans son reportage que cet exemple, devenu symbole, résonne dans un pays où la crise des opioïdes et de la méthamphétamine continue de tuer près d’une vingtaine de personnes par jour. L’Alberta, en particulier, s’apprête à inaugurer le premier système canadien de traitement obligatoire, un mécanisme présenté comme une « intervention compassionnelle », destiné aux usagers trop désorganisés pour chercher de l’aide eux-mêmes. Contrairement au modèle du Massachusetts, l’Alberta promet des centres de santé plutôt que des établissements carcéraux, un suivi médical, l’accès à la méthadone ou à la buprénorphine, et l’intervention d’une commission indépendante chargée de décider des internements.

Ce virage n’est toutefois pas accueilli unanimement. Blackwell rappelle que des voix influentes, comme celle d’Ian Culbert de l’Association canadienne de santé publique, dénoncent des mesures « idéologiques », peu soutenues par les données et susceptibles de traumatiser davantage des personnes fragilisées. Des études évoquent notamment des risques de surdoses après la sortie d’un internement forcé, lorsque la tolérance aux opioïdes s’effondre. Des groupes de proches, comme Moms Stop the Harm, interviennent aussi pour raconter les ravages familiaux causés par des placements non consentis.

Mais d’autres experts, cités dans l’article, insistent : la comparaison pertinente n’est pas entre traitement volontaire et traitement obligatoire, mais entre traitement obligatoire et absence totale de soins. Selon le chercheur américain Keith Humphreys et le psychiatre Rob Tanguay, ignorer les cas les plus sévères revient à condamner des milliers de personnes à mourir dans la rue, souvent seules, parfois au milieu d’un campement, d’une toilette de restaurant ou d’un abribus glacé.

Blackwell met finalement en lumière une fracture idéologique profonde : faut-il attendre que la volonté de se soigner émerge, ou faut-il intervenir de force lorsque la vie est en jeu ? Les réponses demeurent contradictoires, et les données encore insuffisantes. Pourtant, Rohan, devenu père et employé dans un centre de traitement, ne semble plus hésiter. Pour lui, un traitement imposé vaut toujours mieux qu’une mort lente dans les marges d’une ville abandonnée.

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