Défense nationale : la cheffe d’état-major prépare le Canada à la guerre

Dans un monde qu’elle juge plus instable et dangereux qu’à n’importe quel moment depuis la fin de la guerre froide, la cheffe d’état-major de la Défense du Canada, Jennie Carignan, affirme sans détour que les Forces armées canadiennes sont prêtes à faire face à un conflit majeur, même si d’importants efforts restent à accomplir pour moderniser et renforcer l’appareil militaire. Dans une rare entrevue accordée au National Post, le journaliste Chris Lambie brosse le portrait d’une militaire aguerrie, lucide et déterminée, à la tête d’une institution en pleine transformation.

Nommée à ce poste en juillet 2024, Jennie Carignan est la première femme à accéder à la plus haute fonction militaire au pays. Ingénieure de formation, forte de plus de 35 ans de service, elle a commandé des troupes dans des contextes aussi variés que l’Afghanistan, la Bosnie, l’Irak et la Syrie. Chris Lambie rappelle également qu’elle a marqué l’histoire en devenant, en 2013, la première femme à diriger le Collège militaire royal de Saint-Jean, au Québec. Derrière ce parcours martial se cache pourtant une jeunesse marquée par un rêve bien différent : celui de devenir danseuse.

Au cœur de l’entretien, la question centrale demeure la suivante : le Canada est-il réellement prêt si un conflit éclate? Jennie Carignan répond par l’affirmative, tout en nuançant. Elle explique que, comme toutes les armées occidentales, le Canada peut intervenir immédiatement avec les capacités dont il dispose, mais que l’environnement stratégique actuel impose une refonte profonde des priorités militaires. Selon elle, les trente-cinq années ayant suivi la guerre froide ont été dominées par des missions expéditionnaires limitées, souvent dans des contextes où la supériorité aérienne était acquise d’avance, comme en Afghanistan.

Or, cette réalité n’existe plus. La cheffe d’état-major insiste sur le retour d’un monde où l’espace aérien est contesté et où le Canada doit se préparer à des conflits dits « entre pairs ». Chris Lambie souligne que Carignan prend l’exemple frappant de l’abandon, au début des années 2000, des systèmes de défense aérienne jugés inutiles à l’époque. Aujourd’hui, ces capacités redeviennent essentielles, mais sous des formes entièrement nouvelles, reposant sur des systèmes intégrés et multicouches de défense aérienne terrestre.

La guerre en Ukraine occupe également une place importante dans la réflexion stratégique de la cheffe d’état-major. Elle estime que, même en cas de cessez-le-feu, le travail du Canada ne ferait que commencer. Il faudra, explique-t-elle, reconstruire les forces ukrainiennes, leurs institutions et leur capacité à se défendre. Elle confirme que le Canada étudie divers scénarios avec ses alliés, incluant des contributions militaires modulables pouvant aller jusqu’à 600 soldats, sans jamais compromettre l’engagement ferme du pays en Lettonie, où se trouve le plus important déploiement canadien à l’étranger dans le cadre de l’OTAN.

Sur le plan interne, Jennie Carignan se montre confiante quant à la capacité du Canada à recruter et former les effectifs nécessaires. Bien que les Forces armées canadiennes accusent encore un déficit de plusieurs milliers de soldats par rapport à leurs objectifs, elle souligne que les réformes récentes en matière de recrutement portent fruit. L’année précédente, le nombre de nouvelles recrues a même dépassé la cible fixée. Cette croissance, toutefois, exige des investissements massifs en formation, en infrastructures et en logement, afin d’éviter que l’expansion des effectifs ne se fasse au détriment de la qualité opérationnelle.

Chris Lambie met aussi en lumière une facette moins connue de la vision de Carignan : son ouverture à une contribution accrue de la société civile en temps de crise. Elle évoque la possibilité pour certains fonctionnaires ou anciens militaires de jouer un rôle au sein des réserves, notamment dans la gestion des catastrophes naturelles, un domaine où leur expertise pourrait s’avérer précieuse. L’objectif, explique-t-elle, est de bâtir une approche souple et graduée, capable de mobiliser rapidement diverses compétences selon la nature des crises.

Sur la question du service militaire obligatoire, la position de la cheffe d’état-major est claire. Elle s’y oppose, préférant miser sur le volontariat, qu’elle juge plus compatible avec la culture militaire canadienne et plus efficace pour bâtir des forces motivées et performantes.

L’entretien aborde également les débats entourant la culture organisationnelle et les enjeux de diversité. Jennie Carignan affirme que la performance opérationnelle repose avant tout sur la confiance et la cohésion au sein des équipes. Selon elle, la diversité n’est pas un slogan idéologique, mais un atout stratégique pour résoudre des problèmes complexes, à condition d’être encadrée par un leadership solide. Elle met en garde contre la conformité excessive, qu’elle décrit comme potentiellement mortelle dans un contexte militaire.

Enfin, la cheffe d’état-major se projette dans un avenir où le budget de la défense atteindrait 3,5 % du PIB. Elle y voit une occasion historique de recentrer l’effort militaire sur la souveraineté canadienne, notamment dans l’Arctique, tout en respectant les engagements du pays envers l’OTAN et en maintenant une présence crédible dans l’Indo-Pacifique. Chris Lambie conclut ainsi le portrait d’une dirigeante consciente de l’ampleur des défis à venir, mais convaincue que le Canada dispose désormais de la volonté politique et stratégique pour y faire face.

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