Dans un contexte où la sécurité routière et la qualité de la formation des conducteurs de poids lourds préoccupent de plus en plus les autorités canadiennes, un jugement rendu en Ontario vient rappeler les dérives possibles du système. Un article de Chris Lambie, publié le 5 novembre 2025 dans le National Post, rapporte qu’un juge ontarien a condamné deux immigrants d’origine indienne à la détention à domicile pour avoir exploité des écoles de camionnage frauduleuses. Ces établissements, destinés principalement à des étudiants sud-asiatiques, leur faisaient miroiter une formation conforme aux normes obligatoires de la province tout en contournant les exigences officielles du programme.
Un stratagème élaboré et lucratif
Selon la décision rendue par le juge Pierre Roger de la Cour supérieure de justice de l’Ontario, Gurvinder Singh (69 ans, de Laval, Québec) et Gurpreet Singh (37 ans, de Saint-Eustache, Québec) ont chacun été reconnus coupables de fraude de plus de 5 000 $ et d’usage de faux documents à la suite d’un procès de cinq semaines.
Les deux hommes géraient séparément des écoles de conduite de camions lourds non enregistrées, sans autorisation pour offrir le programme de Mandatory Entry-Level Training (MELT) exigé pour l’obtention du permis de classe A en Ontario.
Plutôt que d’assurer la formation complète requise — un minimum d’heures d’enseignement encadrées par des instructeurs qualifiés —, ils auraient offert une formation de base inadéquate, tout en falsifiant les certificats de réussite des étudiants dans la base de données du ministère des Transports. Le tribunal a noté que les deux exploitants avaient payé un couple, Charanjit Deol et son mari, propriétaires d’un collège privé autorisé, afin d’obtenir un accès illégal à cette base de données et d’y inscrire de faux résultats attestant la complétion du programme MELT.
Une fraude aux conséquences communautaires
Dans sa décision datée du 29 octobre, le juge Roger a souligné que les crimes commis « ont privé près d’une centaine d’étudiants du programme de formation qu’ils avaient payé ». Il a qualifié la manœuvre « d’élaboré stratagème » ayant duré plus de deux ans, impliquant environ 50 étudiants chacun, pour des sommes variant entre 4 000 $ et 5 000 $ par élève.
Le juge a précisé que ces fraudes n’étaient pas sans conséquence pour la sécurité routière : « Leur absence de formation adéquate a accru le risque pour la sécurité des usagers de la route, affectant la communauté et la réputation des conducteurs de camion. »
La Couronne avait plaidé pour une peine d’emprisonnement de cinq ans, estimant qu’une fraude de cette ampleur justifiait une incarcération ferme. Le tribunal a toutefois opté pour une peine conditionnelle de deux ans moins un jour, assortie de 200 heures de travaux communautaires pour chacun, considérant que les deux hommes ne représentaient pas de risque de récidive.
Un réseau de complicité et de tricherie organisée
L’enquête a révélé que les accusés avaient parfois rémunéré une interprète, Hanifa Khokhar, afin d’aider certains candidats à tricher lors des examens théoriques du permis de conduire de classe A, en leur soufflant les réponses pendant la traduction. Le mari de celle-ci, Mohamed Khokhar, participait également au stratagème, notamment en recueillant les paiements.
Tous les coaccusés ont plaidé coupable à des chefs de fraude avant la conclusion du procès principal.
Des failles dans le système de certification
Le programme MELT, instauré en 2017 en Ontario, a pour but d’élever les standards de sécurité dans l’industrie du transport lourd en imposant des heures minimales de formation et des critères précis d’enseignement avant d’autoriser un examen pratique. Or, la décision du juge Roger relève qu’aucune mesure de correction n’a été prise par les autorités malgré la découverte des fraudes : aucune révocation de permis, ni obligation de reprise de formation pour les diplômés issus des écoles fautives n’a été observée.
Le tribunal a noté que la plupart des étudiants étaient des immigrants sud-asiatiques nouvellement arrivés au Canada, souvent recommandés par des proches et satisfaits de la formation reçue, sans savoir qu’elle était non conforme. Le juge a néanmoins insisté sur le risque collectif posé par des conducteurs formés de manière inadéquate.
Une industrie déjà marquée par des drames
Chris Lambie rappelle dans le National Post que cette affaire s’inscrit dans un contexte de préoccupations croissantes liées à la sécurité du camionnage au Canada. Plusieurs tragédies ont impliqué des conducteurs issus de programmes déficients.
Parmi elles, le drame des Humboldt Broncos en 2018, où 16 personnes ont perdu la vie après qu’un camion conduit par Jaskirat Singh Sidhu eut franchi un arrêt obligatoire à 100 km/h. Cet accident avait précisément mené à la mise en place du programme MELT en Saskatchewan et en Ontario.
D’autres cas notoires cités par Lambie incluent Sarbjit Singh Matharu, responsable d’un carambolage mortel sur la Highway 400 en 2016, Baljinder Singh, Mehakdeep Singh et Jagmeet Grewal, tous impliqués dans des collisions fatales ces dernières années. Ces incidents ont nourri un débat sur la qualité des formations, le suivi réglementaire et les abus possibles dans certaines écoles privées.
Des peines symboliques mais un signal judiciaire clair
Bien que certains observateurs jugent la peine clémente, le juge Roger a estimé que Gurvinder et Gurpreet Singh « ne représentent pas une menace pour la sécurité publique et ont démontré leur capacité à respecter les conditions imposées ».
Le tribunal a également ordonné la confiscation de trois camions Volvo d’une valeur totale d’environ 100 000 $, utilisés dans la commission de la fraude.
Pour le National Post, Chris Lambie conclut que cette affaire met en lumière la vulnérabilité des nouveaux arrivants face aux réseaux de formation non réglementés et la nécessité de resserrer les mécanismes de vérification dans le secteur du transport commercial.



