Infrastructures énergétiques : une «absence d’opportunité d’affaires» soigneusement fabriquée

Depuis plus d’une décennie, le débat canadien sur les pipelines est piégé dans une contradiction politique permanente : Ottawa affirme qu’il n’existe « aucun cas d’affaires » pour de nouveaux projets énergétiques, tout en ayant méthodiquement détruit les conditions mêmes qui permettraient à un tel cas d’exister. C’est cette mécanique que démonte Carson Jerema, dans une chronique publiée le 12 janvier 2026 dans le National Post.

Un cas d’affaires… remplacé par un verdict politique

Dans son texte There is no “business case” for pipelines because Liberals want it that way, Carson Jerema rappelle d’abord une incohérence fondamentale : un gouvernement canadien qui affirmait jadis qu’il n’y avait « aucun cas d’affaires » pour exporter du gaz naturel vers l’Europe — afin de réduire la dépendance de ses alliés à la Russie — se montre aujourd’hui disposé à discuter d’exportations énergétiques avec la Chine. Pour Jerema, le problème n’est pas économique, mais idéologique : la notion de « cas d’affaires » n’est plus évaluée par le marché, mais par le pouvoir politique.

Il cite notamment le député libéral Nate Erskine-Smith, qui a récemment tourné en dérision les appels à construire des pipelines « sans cas d’affaires ni analyse ». Or, selon Jerema, cette remarque est ironiquement exacte : s’il n’existe plus de cas d’affaires, c’est précisément parce que le gouvernement libéral a rendu tout investissement privé pratiquement impossible, en multipliant les obstacles réglementaires et l’incertitude juridique.

De l’investissement privé à la paralysie réglementaire

L’auteur soutient que la situation actuelle n’a rien de naturel. Il rappelle qu’au début des années 2010, plusieurs projets de pipelines et d’infrastructures énergétiques avançaient avec de véritables modèles d’affaires, portés par le secteur privé. L’arrivée des libéraux au pouvoir a marqué, selon lui, un tournant décisif.

Carson Jerema énumère une série de projets abandonnés ou étranglés :

  • Northern Gateway, annulé par décision politique,
  • Energy East, tué par l’incertitude réglementaire et l’opposition idéologique,
  • le Mackenzie Valley Pipeline, paralysé,
  • et l’expansion de Trans Mountain, sauvée in extremis uniquement parce que l’État fédéral a dû en faire l’acquisition.

À ses yeux, le message envoyé aux investisseurs est limpide : même un projet conforme aux exigences techniques et environnementales peut être annulé arbitrairement.

Venezuela, analystes et faux raisonnements

La chronique s’inscrit aussi dans l’actualité géopolitique. À la suite de la chute du régime de Nicolás Maduro, le chef conservateur Pierre Poilievre et la première ministre de l’Alberta Danielle Smith ont plaidé pour une accélération des projets de pipelines afin de concurrencer, à terme, le pétrole vénézuélien.

Jerema reconnaît que certains analystes se montrent plus prudents. Il cite notamment Derek Holt, analyste à la Banque Scotia, dont les propos ont été rapportés par le Globe and Mail. Holt soulignait que plusieurs commentateurs pourraient « aller beaucoup trop vite » en prédisant une inondation imminente des marchés mondiaux par le pétrole vénézuélien.

Cependant, selon Jerema, cette prudence analytique est récupérée de manière opportuniste par les partisans d’un agenda anti-pétrole, qui minimisent l’intention clairement exprimée des États-Unis de relancer l’industrie énergétique vénézuélienne à moyen terme.

L’anti-pétrole comme conclusion automatique

L’auteur raille notamment une réaction de Doug Saunders, chroniqueur au Globe and Mail, qui a écrit sur X que la situation vénézuélienne renforçait, paradoxalement, l’argument en faveur de l’abandon immédiat de toute infrastructure pétrolière au Canada. Pour Jerema, cette logique est révélatrice : les opposants aux pipelines ne s’appuient pas sur les faits économiques, mais sélectionnent ceux qui confirment une conclusion déjà arrêtée.

Il rappelle aussi, en citant son collègue Jesse Kline du National Post, que les prédictions répétées de « pic pétrolier » se sont révélées fausses. Après avoir annoncé pendant des années la pénurie imminente, la gauche justifierait désormais l’abandon du pétrole… parce qu’il serait trop abondant.

Un bilan chiffré et un avenir verrouillé

Le constat final dressé par Carson Jerema est sévère : d’ici 2020, environ 150 milliards de dollars de projets énergétiques auraient été annulés au Canada, principalement pour des raisons politiques et réglementaires. Et ce chiffre ne tient même pas compte des projets qui n’ont jamais été proposés, précisément parce que le cadre réglementaire rend tout investissement trop risqué.

L’auteur identifie clairement les instruments responsables : la Loi sur l’évaluation d’impact, l’interdiction des pétroliers sur la côte nord de la Colombie-Britannique, la promesse d’un plafond d’émissions, et la capacité du gouvernement fédéral à intervenir directement pour bloquer ou annuler des projets.

Carney, l’illusion du compromis

Enfin, Jerema se montre particulièrement sceptique à l’égard du protocole d’entente signé entre le premier ministre Mark Carney et l’Alberta. Selon lui, les conditions environnementales imposées, combinées au pouvoir accordé à une Colombie-Britannique ouvertement hostile aux projets énergétiques, transforment cette promesse en coquille vide.

La conclusion de la chronique est sans ambiguïté : lorsqu’Ottawa affirme qu’il n’existe aucun « cas d’affaires » pour un pipeline, il faut le prendre au mot. Non pas parce que le marché le dit, mais parce que le gouvernement a tout fait pour que ce soit vrai.

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