À l’heure où l’intelligence artificielle s’impose comme un levier économique majeur, le fossé semble se creuser entre l’enthousiasme affiché par le gouvernement fédéral et la prudence, voire la méfiance, exprimée par une large part de la population canadienne. C’est ce décalage que met en lumière un article récent du Toronto Star, fondé sur un reportage de La Presse Canadienne, signé par la journaliste Anja Karadeglija, et publié le 21 janvier 2026.
Une stratégie nationale qui inquiète autant qu’elle promet
Selon ce reportage de La Presse Canadienne, le gouvernement fédéral s’apprête à dévoiler une nouvelle stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle. Or, plusieurs critiques estiment qu’Ottawa n’a pas suffisamment pris le pouls des citoyens, alors même que les données de sondage indiquent une population largement sceptique et désireuse de voir l’État imposer des règles claires.
David Coletto, président-directeur général de la firme Abacus Data, explique dans l’article que l’opinion publique penche nettement en faveur d’un rôle régulateur du gouvernement. Il décrit un climat où « il y a plus d’inquiétude que d’optimisme » face à l’IA, ce qui alimente la demande pour des « garde-fous » encadrant son déploiement.
Une consultation jugée expéditive et biaisée
La stratégie est pilotée par le ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, qui a choisi d’avancer rapidement. À l’automne, son ministère a lancé ce qu’il a qualifié de « sprint » de consultation : un groupe d’experts nommé pour formuler des recommandations en 30 jours, et une consultation publique ouverte pour la même durée.
D’après La Presse Canadienne, cette approche a suscité de vives critiques. Plusieurs observateurs ont jugé le délai insuffisant et dénoncé une composition du groupe d’experts trop favorable à l’industrie et aux promoteurs de l’IA. En réaction, des juristes, universitaires et militants ont lancé leur propre « consultation populaire ».
L’avocate spécialisée en technologies Cynthia Khoo affirme dans l’article que cette démarche gouvernementale donne l’impression d’« aller vite et casser des choses », au détriment d’un véritable débat public. Elle soutient que les Canadiens méritent une réflexion plus approfondie sur ce que devrait être l’avenir de l’IA au pays.
Des préoccupations larges et concrètes
La lettre ouverte évoquée par La Presse Canadienne, publiée en octobre et signée par plus de 160 personnes et organisations, dresse une liste étoffée des inquiétudes liées à l’IA : impacts environnementaux, atteintes aux droits des travailleurs, effets sur la santé mentale — incluant des cas de psychoses déclenchées par l’IA —, erreurs des systèmes génératifs, risques pour la vie privée et prolifération de deepfakes sexuels non consensuels.
Parmi les signataires figurent des groupes comme la Women’s Legal Education and Action Fund, le International Civil Liberties Monitoring Group et le Canadian Centre for Policy Alternatives. La consultation citoyenne qu’ils lancent doit recueillir des mémoires jusqu’au 15 mars.
L’opinion publique en décalage avec la priorité économique d’Ottawa
Toujours selon le reportage d’Anja Karadeglija pour La Presse Canadienne, les sondages montrent clairement que l’approche actuelle du gouvernement est en porte-à-faux avec l’opinion publique. Un sondage Leger mené en août révélait que 85 % des Canadiens estiment que les gouvernements doivent réglementer l’IA afin d’en assurer un usage éthique et sécuritaire.
Un autre sondage, réalisé en novembre par North Poll Strategies sous la direction d’Alex Kohut, indique que 60 % des répondants préfèrent une posture gouvernementale prudente visant à éviter les abus et les tromperies, contre 40 % favorables à une approche résolument pro-innovation.
Plus encore, 60 % des répondants estiment que la priorité du ministre devrait être l’adoption de lois garantissant un usage éthique et sécuritaire de l’IA. À titre de comparaison, seulement 24 % considèrent que la déréglementation pour mieux concurrencer les États-Unis devrait être une priorité élevée.
Une consultation qui risque de parler aux experts plutôt qu’aux citoyens
Alex Kohut souligne également, dans des propos rapportés par La Presse Canadienne, que le questionnaire gouvernemental, long et exigeant, pourrait décourager une participation citoyenne large. Il avance même que certains répondants pourraient avoir utilisé l’IA pour remplir le formulaire, ce qui poserait un paradoxe troublant : « un robot qui dit à un robot quoi faire » pour orienter la politique publique.
Cette dynamique risque, selon lui, de favoriser surtout les acteurs institutionnels et industriels déjà familiers avec ces enjeux, au détriment de la voix des citoyens ordinaires.
Un enjeu politique en devenir
De son côté, le cabinet du ministre Solomon affirme que la confiance du public est au cœur de la démarche gouvernementale. Peter Wall, directeur des communications du ministre, soutient dans une déclaration transmise par courriel que la consultation a été conçue pour être « large et multicanal », combinant questionnaire public, groupe de travail indépendant et échanges ciblés avec la société civile, les chercheurs, les syndicats et l’industrie.
Malgré ces assurances, David Coletto observe un décalage persistant entre l’optimisme économique affiché par le gouvernement de Mark Carney et l’anxiété ressentie par la population, notamment en ce qui concerne l’emploi. Il y voit même une opportunité politique pour le Nouveau Parti démocratique, traditionnellement associé à la défense des travailleurs, de se positionner comme un rempart contre les dérives de l’IA sans pour autant freiner l’innovation.
En somme, comme le résume le reportage de La Presse Canadienne publié par le Toronto Star, les Canadiens semblent « vivre dans deux réalités à la fois » : attirés par les promesses de l’intelligence artificielle, mais profondément préoccupés par ses effets sociaux, économiques et humains. Un paradoxe qui place Ottawa devant un choix délicat : accélérer coûte que coûte, ou prendre le temps d’écouter une population qui réclame avant tout des règles claires et protectrices.



