À l’heure où les relations commerciales canado-américaines redeviennent incertaines et où Ottawa cherche désespérément des leviers de négociation face à Washington, certaines cartes majeures demeurent étonnamment sous-exploitées. Dans une analyse publiée le 13 décembre 2025 dans The Hub, Andrew Parkes et Joanne Archibald rappellent que le Canada dispose d’un avantage stratégique de premier ordre : l’uranium. Un avantage historique, géologique et industriel qui pourrait redevenir central dans un contexte de renaissance nucléaire mondiale et de tensions géopolitiques croissantes.
Un levier stratégique dans un rapport de force asymétrique
Andrew Parkes et Joanne Archibald situent leur analyse dans un contexte politique précis : les négociations délicates avec l’administration Trump et la nécessité, pour le gouvernement de Mark Carney, de disposer de marges de manœuvre concrètes face à un partenaire américain tenté par le repli protectionniste. Les secteurs traditionnels — automobile, acier, bois d’œuvre — sont déjà au cœur des frictions bilatérales. Or, selon les auteurs, le Canada néglige des ressources qui lui confèrent pourtant une position de force.
L’uranium en fait partie. Les États-Unis ne disposent pas de réserves suffisantes pour répondre à leurs besoins civils et militaires, et dépendent historiquement de fournisseurs étrangers, dont le Canada. À l’heure où Washington manifeste un regain d’intérêt pour l’énergie nucléaire — tant pour la production électrique que pour ses infrastructures stratégiques — cette dépendance redevient un élément clé de la relation bilatérale.
Une demande américaine appelée à exploser
Les auteurs rappellent que la demande américaine en uranium est appelée à croître fortement dans les prochaines années. Ils citent notamment le nouveau partenariat du département du Commerce des États-Unis avec Brookfield et Cameco, évalué à 80 milliards de dollars américains, visant à accélérer le déploiement de technologies de réacteurs nucléaires. À cela s’ajoute la reprise récente d’essais liés aux armes nucléaires par l’administration Trump, après plus de 30 ans d’interruption.
Dans ce contexte, le Canada apparaît comme un fournisseur naturel et stratégique. Il possède certaines des plus importantes réserves prouvées d’uranium au monde et pourrait, selon Parkes et Archibald, négocier à partir d’une position de force — à condition de fixer des termes favorables à ses propres intérêts nationaux.
Un leadership mondial fondé sur des ressources exceptionnelles
L’article souligne un fait central : le Canada détient les gisements d’uranium de la plus haute teneur au monde, jusqu’à cent fois la moyenne mondiale. Ces ressources sont concentrées principalement en Saskatchewan, dans le bassin de l’Athabasca, où se trouvent les principaux sites miniers du pays : MacArthur River, Cigar Lake, McClean Lake et Rabbit Lake.
À cette richesse géologique s’ajoute une infrastructure industrielle complète. Le Canada exploite la plus grande raffinerie d’uranium au monde à Blind River, en Ontario, ainsi qu’une des plus importantes installations de conversion à Port Hope. Comme le rappellent les auteurs, une fois extrait, raffiné et converti, l’uranium peut être enrichi pour produire de l’U-235, utilisé tant pour la production d’électricité que pour des applications militaires — bien que le Canada limite strictement ses exportations à des usages civils.
Un acteur clé du marché mondial… mais sans stratégie de réserve
Selon les données rapportées par The Hub, le Canada exporte environ 80 % de sa production d’uranium. En 2022, 27 % de l’uranium utilisé par les réacteurs nucléaires américains provenait du Canada. Le reste est destiné aux réacteurs CANDU canadiens, principalement en Ontario et au Nouveau-Brunswick.
Malgré cette importance stratégique, Parkes et Archibald soulignent une contradiction majeure : le dernier budget du gouvernement Carney prévoit la création d’un fonds souverain pour certains minéraux critiques — notamment le graphite et le scandium — mais ne mentionne pas l’uranium. Aucune stratégie de stockpiling national n’est envisagée pour cette ressource pourtant essentielle.
Les auteurs estiment qu’une réserve stratégique d’uranium renforcerait à la fois la sécurité énergétique, la capacité de recherche et la position diplomatique du Canada. Ils rappellent également que l’uranium appauvri peut être utilisé à des fins défensives, notamment dans les blindages militaires.
Une tradition historique de diplomatie nucléaire
L’analyse de The Hub s’inscrit aussi dans une perspective historique. Parkes et Archibald rappellent qu’au début de la guerre froide, le Canada avait déjà utilisé l’uranium comme levier diplomatique. Sous le gouvernement de Louis St-Laurent, une entente conclue en 1951 avec l’administration Eisenhower avait permis la vente massive d’uranium canadien aux États-Unis pour une période de dix ans.
Cette coopération s’était traduite par un soutien américain direct à des installations canadiennes stratégiques, notamment lors de l’accident du réacteur NRX à Chalk River en 1952. Les auteurs rappellent que les États-Unis avaient alors contribué à l’effort de nettoyage, allant jusqu’à déployer des militaires américains — dont un certain lieutenant Jimmy Carter — soulignant l’importance stratégique du site pour Washington.
Non-prolifération, réalités géopolitiques et angles morts actuels
Depuis l’adhésion du Canada au Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) en 1972, l’uranium canadien est strictement destiné à des usages pacifiques. Parkes et Archibald insistent sur le fait que cette position demeure un pilier fondamental de la politique étrangère canadienne.
Cependant, ils notent que le contexte mondial évolue rapidement. La modernisation de l’arsenal nucléaire américain, la montée des tensions avec la Chine et le retour explicite de la question nucléaire dans les stratégies de défense occidentales posent de nouvelles questions. Sans appeler à un changement de doctrine, les auteurs estiment que le Canada ne peut se permettre d’être absent de ces discussions, surtout lorsqu’il détient une ressource aussi stratégique.
Paradiplomatie et contournement du chaos politique
Enfin, l’article explore une piste plus pragmatique : la paradiplomatie. En s’appuyant sur les travaux de Kristen Csenkey et Aniska Graver, Parkes et Archibald évoquent la possibilité pour l’industrie nucléaire canadienne de maintenir et approfondir ses relations avec des acteurs américains — entreprises, exploitants de centrales, organismes transfrontaliers — indépendamment des turbulences politiques à Washington.
Des ententes directes entre Cameco et des exploitants de centrales nucléaires américaines, comme Palo Verde en Arizona, pourraient permettre de contourner d’éventuels tarifs ou blocages politiques, tout en préservant l’intégration historique des chaînes d’approvisionnement nord-américaines.
Un atout à ne plus sous-estimer
En conclusion, Andrew Parkes et Joanne Archibald rappellent une évidence souvent oubliée : le Canada possède des ressources dont les États-Unis ont besoin. L’uranium en est un exemple emblématique. Dans un monde marqué par l’instabilité, la compétition stratégique et le retour du nucléaire au cœur des politiques énergétiques et militaires, le Canada gagnerait à reconnaître pleinement la valeur diplomatique et économique de cet atout.
Pour les auteurs, l’enjeu n’est pas d’abandonner les principes de non-prolifération, mais de cesser de négocier en position de faiblesse. L’uranium canadien constitue un levier réel. Encore faut-il que le gouvernement fédéral choisisse de s’en servir.



