Le Canada se prépare discrètement à une mobilisation militaire d’une ampleur jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon une directive interne du ministère de la Défense nationale, révélée par le journaliste David Pugliese dans les pages du Ottawa Citizen, les Forces armées canadiennes comptent désormais sur les fonctionnaires pour combler leurs rangs en cas de crise majeure.
Oui, vous avez bien lu : Ottawa prévoit de former des employés fédéraux et provinciaux au maniement des armes, à la conduite de camions militaires et même au pilotage de drones. Le tout, en l’espace d’une semaine seulement.
Une armée de fonctionnaires
Le document, signé le 30 mai 2025 par la cheffe d’état-major de la Défense, la générale Jennie Carignan, et la sous-ministre Stefanie Beck, ordonne la création d’un vaste plan de mobilisation nationale. Objectif : recruter jusqu’à 300 000 volontaires issus de la fonction publique pour grossir les rangs de la « Réserve supplémentaire », composée aujourd’hui d’à peine 4 300 anciens militaires.
Ces volontaires civils ne porteraient pas d’uniforme, ne bénéficieraient d’aucun avantage de carrière militaire et devraient consacrer une semaine de formation par année à cette mission de défense. En échange, ils obtiendraient une couverture médicale limitée durant leur service.
Les critères d’admission seraient assouplis : âge, condition physique et formation préalable ne seraient plus des obstacles à l’enrôlement.
Inspiré du modèle finlandais
Pour justifier cette mobilisation inhabituelle, la Défense canadienne affirme vouloir s’inspirer du modèle finlandais, reconnu pour sa préparation civile et militaire exemplaire. En Finlande, le service militaire est obligatoire pour les hommes, et les réservistes demeurent mobilisables jusqu’à l’âge de 60 ans.
À Ottawa, une « tiger team » (équipe spéciale) a été mise en place au campus Carling pour définir les changements législatifs et administratifs nécessaires à cette transformation. Elle devra aussi préparer la logistique permettant d’intégrer des centaines de milliers de nouveaux réservistes civils au sein d’une structure militaire déjà sous tension.
Un plan pour pallier l’échec du recrutement
Le projet de mobilisation intervient dans un contexte de crise du recrutement au sein des Forces armées canadiennes. Selon la vérificatrice générale Karen Hogan, le Canada n’arrive plus à attirer ni à former suffisamment de recrues pour combler ses besoins opérationnels. Les postes de pilotes, de techniciens en munitions et de spécialistes en cybersécurité sont particulièrement touchés.
En attendant une réforme en profondeur du système de recrutement, la Défense semble donc miser sur la fonction publique pour assurer un minimum de capacité de réaction en cas de guerre ou de catastrophe naturelle.
Une porte-parole du ministère, Andrée-Anne Poulin, assure que la participation sera entièrement volontaire et qu’elle s’inscrit dans une logique de résilience nationale : les réservistes civils pourraient être appelés à intervenir lors de pandémies, d’inondations ou de crises humanitaires.
L’ombre d’un conflit mondial
Mais ce projet s’inscrit aussi dans un climat géopolitique de plus en plus tendu. Plusieurs officiers supérieurs canadiens, dont le brigadier-général Brendan Cook, ont averti que le pays devait se préparer à un conflit majeur avec la Russie ou la Chine d’ici 2028 ou 2030.
Déjà en 2023, un document du chef d’état-major de l’époque, le général Wayne Eyre, affirmait que le Canada était « déjà engagé dans une guerre hybride » contre ces puissances.
L’actuel plan de mobilisation, selon plusieurs experts, reflète donc une prise de conscience stratégique : le pays doit pouvoir défendre son territoire sans dépendre exclusivement de l’armée régulière, dont les effectifs fondent d’année en année.
Une militarisation silencieuse de l’État
Reste une question : cette politique marque-t-elle une simple mesure de prudence, ou bien une militarisation insidieuse de l’appareil d’État ?
Former des fonctionnaires à tirer, à conduire des véhicules de guerre ou à piloter des drones, ce n’est pas anodin. Cela traduit un glissement culturel : celui d’un État qui prépare sa population non plus à servir, mais à se battre.
Le Canada, qui a longtemps cultivé son image de puissance pacifique et diplomatique, entre ainsi dans une ère nouvelle. Une ère où le citoyen-soldat n’est plus une idée abstraite, mais une réalité planifiée – et désormais officielle.



