À Ottawa, la transition vers le véhicule électrique est présentée comme un pilier incontournable de la stratégie climatique canadienne. Mais derrière les objectifs politiques et les annonces commerciales, une contrainte beaucoup plus terre-à-terre s’impose : la capacité réelle du réseau électrique. Dans une analyse publiée par l’Institut Fraser, les économistes Annika Segelhorst et Elmira Aliakbari mettent en lumière un décalage croissant entre les ambitions fédérales en matière de véhicules électriques (VE) et les réalités physiques, financières et temporelles du système énergétique canadien.
Des mandats fédéraux ambitieux… mais énergivores
Dans leur texte intitulé Ottawa’s EV ambitions clash with electricity grid realities, Annika Segelhorst et Elmira Aliakbari rappellent que depuis 2023, le gouvernement fédéral a multiplié les politiques visant à forcer une transition accélérée vers les véhicules électriques dans le cadre de son objectif de carboneutralité d’ici 2050. Le cœur de cette stratégie repose sur un mandat réglementaire exigeant que 23 % des nouveaux véhicules vendus en 2027 soient non émetteurs, une proportion appelée à grimper jusqu’à 100 % en 2035.
Bien que le gouvernement de Mark Carney ait récemment annoncé une pause d’un an et une révision du calendrier, les auteures soulignent que l’objectif demeure officiellement intact. Or, cette électrification rapide du parc automobile implique une hausse massive de la demande en électricité — une réalité que les réseaux actuels peinent déjà à absorber.
Selon une étude citée par le Fraser Institute, le Canada devrait augmenter sa capacité de production et/ou d’importation d’électricité de 15,3 % d’ici 2035 uniquement pour répondre à la demande générée par le mandat fédéral sur les VE.
Une explosion de la demande électrique à l’horizon 2050
Le problème ne s’arrête pas aux véhicules électriques. En s’appuyant sur les projections du Canada Energy Regulator, Segelhorst et Aliakbari indiquent que la demande nationale d’électricité pourrait croître de 135 % d’ici 2050. Autrement dit, en l’espace d’environ 25 ans, la consommation électrique du pays ferait plus que doubler sous l’effet combiné de l’électrification des transports, du chauffage et de l’industrie.
Une telle croissance supposerait une expansion colossale des infrastructures de production, de transport et de stockage d’électricité. Les auteures préviennent que si la capacité domestique ne suit pas le rythme, le Canada pourrait devenir plus dépendant des importations d’électricité en provenance des États-Unis, ce qui soulève des enjeux de souveraineté énergétique et de résilience du réseau.
Un réseau déjà propre… mais difficile à étendre
L’ironie de la situation, notent les auteures, est que le Canada part déjà d’une position avantageuse. Selon Natural Resources Canada, 82,5 % de l’électricité canadienne provient de sources non émettrices, principalement l’hydroélectricité et le nucléaire. Toutefois, maintenir ce niveau de propreté tout en multipliant la capacité du réseau représente un défi historique.
Les projets d’infrastructure électrique majeurs sont notoirement longs, coûteux et exposés aux dérapages réglementaires. Segelhorst et Aliakbari illustrent ce phénomène par plusieurs exemples concrets. En Colombie-Britannique, le barrage Site C est entré en service en 2025, dix ans après le début de la construction, et plus de cinquante ans après les premières études, pour un coût final avoisinant 16 milliards de dollars, soit presque le double du budget initial de 2014.
En Ontario, il aura fallu près de deux décennies pour que la centrale nucléaire de Bruce Power atteigne sa pleine capacité. À Terre-Neuve-et-Labrador, le projet hydroélectrique de Muskrat Falls a suivi une trajectoire similaire : amorcé sur le plan réglementaire en 2006, construit à partir de 2013, il n’a commencé à transmettre de l’électricité qu’en 2023, là encore à un coût presque doublé.
Des ordres de grandeur vertigineux
Pour donner la mesure du défi, Segelhorst et Aliakbari citent une étude évaluant l’ampleur des infrastructures nécessaires pour répondre à la demande projetée de 2050, en supposant un recours exclusif à des sources à faibles ou nulles émissions. Le Canada devrait alors construire l’équivalent de 134 barrages du type Site C ou 16 centrales nucléaires de la taille de Bruce Power — un programme d’investissement et de construction sans précédent dans l’histoire du pays.
Un décalage structurel impossible à ignorer
La conclusion des auteures est sans équivoque : il existe un décalage fondamental entre la vitesse à laquelle Ottawa souhaite imposer l’adoption des véhicules électriques et la lenteur structurelle du développement des infrastructures électriques. La demande peut être stimulée par décret; l’offre, elle, se heurte aux contraintes physiques, réglementaires, financières et sociales.
Selon Annika Segelhorst et Elmira Aliakbari, toute révision sérieuse du mandat fédéral sur les véhicules électriques devra impérativement tenir compte de cette réalité, faute de quoi le Canada risque de multiplier les objectifs inatteignables — et de fragiliser son système énergétique au passage.



