Les États-Unis découvrent une réalité que plusieurs observateurs anticipaient depuis longtemps : il est beaucoup plus difficile de reconstruire une chaîne d’approvisionnement stratégique que de la laisser disparaître.
Selon Bojan Stojkovski, dans un article publié par Interesting Engineering, l’industrie américaine de la défense accélère désormais ses efforts afin de sécuriser des approvisionnements en tungstène avant l’entrée en vigueur, le 1er janvier 2027, d’une nouvelle réglementation fédérale interdisant l’utilisation, dans de nombreuses applications militaires, de tungstène provenant de la Chine et d’autres pays désignés.
Cette échéance place Washington devant un défi majeur : les États-Unis ne disposent actuellement d’aucune mine de tungstène en production commerciale capable de répondre à leurs besoins.
Un métal indispensable à l’armement moderne
Le tungstène demeure largement méconnu du grand public, mais il occupe une place centrale dans les capacités militaires contemporaines.
Sa densité exceptionnelle et sa très grande résistance à la chaleur en font un matériau privilégié pour les munitions perforantes, les blindages de chars, les composantes de missiles, l’aérospatiale ainsi que de nombreuses applications industrielles de haute précision.
À ces usages traditionnels s’ajoutent désormais les semi-conducteurs destinés aux centres de données et aux infrastructures d’intelligence artificielle. Comme le souligne Interesting Engineering, cette nouvelle source de demande vient accentuer une pression déjà importante sur une offre mondiale extrêmement concentrée.
Une dépendance qui inquiète Washington
Le problème est bien connu : la Chine domine presque entièrement cette industrie.
Selon Interesting Engineering, Pékin représente environ 80 % de la production mondiale de tungstène et contrôle également une grande partie des activités de raffinage de l’ammonium paratungstate (APT), des poudres métalliques et des carbures de tungstène.
Depuis plusieurs années, les autorités chinoises resserrent progressivement leur contrôle sur les exportations. Après diverses restrictions instaurées depuis 2023, Pékin a limité, à la fin de 2025, les exportations de tungstène à seulement quinze entreprises autorisées pour la période 2026-2027.
Cette stratégie donne au gouvernement chinois un contrôle beaucoup plus direct sur les volumes exportés et leurs destinations.
Parallèlement, la production chinoise elle-même ralentit. Toujours selon Interesting Engineering, l’exploitation de gisements vieillissants et la diminution de la teneur des minerais auraient fait reculer la production d’environ 10 % en 2025.
Les prix explosent
Cette combinaison entre une offre plus limitée et une demande en forte croissance provoque une hausse spectaculaire des prix.
Le prix de référence de l’APT à Rotterdam se situe désormais entre 3 000 et 3 200 dollars par unité métrique. Interesting Engineering rapporte que les prix auraient bondi d’environ 350 % cette année et de près de 900 % par rapport aux creux observés en 2025.
Il ne s’agit plus simplement d’une fluctuation normale des marchés des matières premières, mais d’une réévaluation complète d’un métal devenu stratégique.
Les Américains repartent presque de zéro
Face à cette situation, les États-Unis tentent de reconstruire une production nationale.
Selon Interesting Engineering, la société Western Star vient de lancer un important programme d’exploration sur le projet White Star Tungsten, au Nevada, où une ancienne mine produisait autrefois du tungstène.
Des levés géophysiques réalisés par drone, des campagnes d’échantillonnage des sols ainsi qu’une réévaluation complète des anciens travaux miniers doivent permettre d’identifier rapidement des ressources exploitables.
L’objectif est clair : disposer, à moyen terme, d’une source d’approvisionnement nationale répondant aux nouvelles exigences du Pentagone.
Mais même dans le meilleur des scénarios, remettre une mine en production demande plusieurs années. Les États-Unis arrivent donc relativement tard dans cette course.
Une occasion pour le Canada
Cette situation illustre précisément pourquoi le Canada devrait accélérer le développement de ses propres ressources.
Comme nous le soulignions déjà dans nos précédentes analyses, le Canada possède plusieurs des plus importants gisements de tungstène du monde occidental, notamment les projets Mactung, au Yukon et dans les Territoires du Nord-Ouest, ainsi que Sisson, au Nouveau-Brunswick.
Le Québec ne possède pas actuellement un projet aussi avancé, mais plusieurs indices minéralisés sont connus depuis longtemps, particulièrement en Abitibi et dans certaines régions nordiques.
Ces gisements ont souvent été négligés parce que le prix du tungstène demeurait insuffisant pour justifier leur développement. Or, le contexte géopolitique a profondément changé.
Une leçon pour Ottawa
Le dossier du tungstène rappelle une réalité souvent oubliée : une mine ne s’ouvre pas du jour au lendemain.
Les États-Unis découvrent aujourd’hui qu’après plusieurs décennies de désindustrialisation dans certains secteurs stratégiques, reconstruire une capacité nationale exige énormément de temps et de capitaux.
Le Canada dispose pour sa part d’un avantage considérable : les ressources sont déjà connues et plusieurs projets ont fait l’objet d’études avancées.
Dans un contexte où Washington cherche activement à réduire sa dépendance envers les chaînes d’approvisionnement chinoises, le Canada pourrait devenir un partenaire naturel de l’industrie américaine de la défense.
Encore faudra-t-il que les gouvernements acceptent de créer un environnement réglementaire suffisamment prévisible pour permettre l’ouverture de nouvelles mines dans des délais raisonnables.
Alors que les débats publics demeurent largement centrés sur le lithium ou les minéraux associés aux batteries électriques, le tungstène rappelle que les ressources les plus stratégiques ne sont pas toujours celles qui font le plus souvent les manchettes.
Pour le Canada, et potentiellement pour le Québec, la véritable occasion pourrait bien être de répondre à un besoin beaucoup plus fondamental : celui de fournir au bloc occidental les matériaux indispensables à sa sécurité industrielle et militaire.



