Terry Glavin qui signe une chronique dans le National Post, observe que la Chine n’a probablement jamais eu autant de raisons de se réjouir qu’aujourd’hui, avec Mark Carney comme premier ministre du Canada. Selon le chroniqueur, la posture diplomatique du nouveau gouvernement libéral, tout comme le dernier budget fédéral, révèle un virage discret mais profond dans la perception qu’Ottawa a du monde et dans la place qu’il entend y occuper.
Le budget déposé cette semaine par le gouvernement Carney, avec un déficit colossal de 78,3 milliards de dollars — le troisième plus élevé de l’histoire canadienne —, n’explique qu’en partie la vision globale du premier ministre. Glavin souligne qu’il faut surtout s’attarder à ce qui n’y figure pas : l’absence de toute mention du projet de « Dôme doré », une initiative de défense continentale proposée par Donald Trump, ou encore le silence entourant l’aide supplémentaire à l’Ukraine, pourtant toujours en guerre.
Pour s’adapter à ce que Carney appelle « l’âge du désordre », le Canada promet d’atteindre les objectifs de l’OTAN en consacrant 5 % de son PIB à la défense sur cinq ans, notamment en misant sur une nouvelle Agence d’investissement pour la défense, censée stimuler l’industrie militaire et renforcer la présence canadienne dans l’Arctique. Mais Glavin note que cette réorientation budgétaire ne s’accompagne d’aucune clarté stratégique : ni sur la coopération avec Washington, ni sur le rôle du Canada dans les crises mondiales.
Au moment où l’Union européenne discute de l’utilisation des 300 milliards de dollars américains d’avoirs russes gelés pour financer la reconstruction de l’Ukraine, Ottawa, selon Glavin, semble s’être retiré de toute position de leadership. Les États-Unis, eux, n’ont pas ajouté un dollar d’aide depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche.
Glavin rappelle que, lorsqu’il a pris la tête du Parti libéral, Carney se disait en phase avec le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), considérant la Chine comme la principale menace géopolitique du pays. Aujourd’hui, ce discours a disparu. La ministre des Affaires étrangères Anita Anand, de retour d’une visite à Pékin, a déclaré que la Chine n’était plus un « acteur mondial perturbateur », mais plutôt un « partenaire stratégique dans un monde dangereux ».
Ce revirement survient malgré les tarifs punitifs imposés par Pékin sur plusieurs produits canadiens — soja, pois jaunes, produits de la mer — et malgré les accusations de dumping d’acier et de véhicules électriques chinois sur le marché canadien.
Terry Glavin rappelle que Mark Carney entretient de longues relations d’affaires avec la Chine depuis son passage à la tête de Brookfield Asset Management, où il a soutenu l’internationalisation du yuan et loué les politiques d’innovation technologique de Xi Jinping. Après sa récente rencontre avec le dirigeant chinois — la première entre un chef canadien et Xi en huit ans —, Carney a affirmé vouloir « travailler plus étroitement avec la Chine pour bâtir un système international plus durable et inclusif ».
Pendant ce temps, Donald Trump, revenu à la présidence américaine, a lui aussi trouvé un terrain d’entente avec Xi : suspension partielle des tarifs douaniers, accords agricoles mineurs, et apaisement des tensions commerciales. Glavin remarque avec ironie que les trois grandes puissances — Washington, Pékin et Ottawa — semblent aujourd’hui plus alignées que jamais, mais à l’avantage de la Chine.
Le journaliste souligne que Trump, tout en flattant Xi Jinping, a contribué à diviser les démocraties libérales, rendant impossible la formation d’un front commun contre le régime autoritaire chinois. Il note aussi que le président américain s’est félicité, en privé, de la victoire électorale de Carney en avril dernier, jugeant qu’un premier ministre libéral serait plus accommodant qu’un conservateur comme Pierre Poilievre, qui avait rejeté les provocations de Trump sur le « 51e État américain ».
Glavin ajoute que, selon les informations de la Task Force canadienne sur les menaces à l’intégrité électorale (SITE), des campagnes de désinformation coordonnées depuis la Chine auraient favorisé Carney pendant la course à la direction du Parti libéral puis durant la campagne électorale fédérale. À l’inverse, Chrystia Freeland aurait été la cible d’attaques organisées sur WeChat.
Pour le chroniqueur, tout cela s’inscrit dans une logique inquiétante : « Nous sommes maintenant censés oublier ce que nous avons dû endurer », écrit-il, rappelant les ingérences électorales chinoises de 2019 et 2021, l’enlèvement des Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor, les menaces contre les Ouïghours et les militants de Hong Kong au Canada, ainsi que l’infiltration présumée du laboratoire de microbiologie de Winnipeg.
Terry Glavin conclut que l’ordre ancien est bel et bien mort, comme le dit Carney, mais que ce nouvel ordre mondial se construit au profit de Pékin. Dans son analyse, le Canada, jadis prudent mais lucide face à la Chine, s’est mué en partenaire complaisant d’un régime autoritaire qui poursuit ses ambitions globales sans résistance sérieuse d’Ottawa.



