Le premier ministre Mark Carney s’apprête à dévoiler les premiers projets retenus par son gouvernement dans le cadre de la nouvelle liste des « projets d’intérêt national ». Selon les informations rapportées par Daniel Thibeault et Laurence Martin pour CBC/Radio-Canada, aucun projet de pipeline pétrolier n’y figure, malgré les appels pressants de l’Alberta et les ambitions fédérales de faire du Canada une « superpuissance énergétique ».
Une absence lourde de symboles
D’après trois sources citées par CBC/Radio-Canada, « il n’y a pas de projet de pipeline pétrolier sur la table ». L’information contraste avec les promesses de Mark Carney pendant la campagne électorale, où il avait évoqué la possibilité de soutenir un tel chantier, tout en insistant sur la nécessité d’un consensus provincial. Dans une entrevue à Tout le monde en parle, Carney avait laissé la porte ouverte, parlant d’« un choix limité de grands projets, peut-être des pipelines, peut-être autre chose ».
Un proche du gouvernement libéral a toutefois nuancé, en affirmant à Radio-Canada que cette absence initiale ne signifie pas que le dossier est fermé. Des projets de pipeline de gaz naturel ne sont pas exclus, mais encore faudrait-il qu’un promoteur privé se manifeste. Or, comme le rappellent Thibeault et Martin, aucune entreprise n’a levé la main jusqu’à présent.
Smith hausse le ton
En Alberta, la déception est palpable. La première ministre Danielle Smith réclame depuis des mois que la relance d’un pipeline figure parmi les premières décisions d’Ottawa. Elle rêve d’un tracé reliant les sables bitumineux à la côte nord de la Colombie-Britannique. Radio-Canada rapporte que Carney lui a déjà répondu clairement : un projet ne pourra avancer qu’avec l’implication d’un promoteur privé prêt à financer et à construire.
Le bureau de Smith, cité par CBC, rejette la responsabilité sur l’environnement réglementaire fédéral, jugé hostile à l’investissement. L’Alberta pointe du doigt le plafonnement des émissions dans le secteur pétrolier et le moratoire sur les pétroliers au large de la côte nord-pacifique. « Tant que ces politiques ne seront pas modifiées ou renversées, nous n’attirerons pas les capitaux nécessaires », écrit son gouvernement dans une déclaration officielle.
Smith avait même mis Carney en garde, dès mai dernier, qu’une absence de pipeline sur la liste initiale risquerait d’envoyer un « signal inquiétant » à la population albertaine quant à l’engagement d’Ottawa envers l’unité nationale.
Un message politique à double tranchant
Pour la base progressiste des libéraux, l’absence de pipeline dans la première vague de projets peut apparaître comme une victoire. Certains députés s’apprêtent d’ailleurs à former un caucus environnemental interne pour pousser Carney à mettre davantage l’accent sur le climat. Comme le soulignent Thibeault et Martin, cela pourrait équilibrer les critiques après l’abolition, dès son arrivée au pouvoir, de la taxe carbone pour les consommateurs.
Mais sur le terrain économique et énergétique, le flou demeure. Le dernier pipeline majeur construit au pays, Trans Mountain, reste un précédent lourd : acquis en 2018 par le gouvernement Trudeau pour 4,7 milliards $, il a finalement coûté plus de 34 milliards $ selon le Directeur parlementaire du budget, loin des 21 milliards initialement prévus. Ce fiasco refroidit d’éventuels investisseurs privés et alimente la méfiance des provinces productrices.
Poilievre dénonce une occasion manquée
Le chef conservateur Pierre Poilievre n’a pas tardé à réagir. Dans un message publié sur les réseaux sociaux, il affirme que l’absence de pipeline sur la liste forcera le Canada à continuer de vendre son pétrole aux États-Unis à rabais. Selon lui, Carney perpétue les politiques « désastreuses » de Justin Trudeau – interdiction des pétroliers, plafonnement de la production, taxation industrielle – qui auraient « poussé des centaines de milliards d’investissements » vers les États-Unis.
« Le champagne coulera à flots à la Trump Tower quand ils apprendront la nouvelle », a ironisé Poilievre, cité par CBC.
Carney cherche à temporiser
En marge du caucus libéral réuni à Edmonton, Carney a rappelé que la liste annoncée jeudi ne constitue qu’une « première tranche » de projets d’intérêt national. Le ministre des Finances François-Philippe Champagne a abondé dans le même sens, déclarant que le gouvernement travaille « très bien avec l’Alberta » et que le processus est évolutif.
L’objectif affiché par Ottawa est de sélectionner des projets « stratégiques » capables de « reconstruire le pays » et de renforcer la compétitivité économique. Entre l’impatience albertaine, la prudence des investisseurs et la pression des élus progressistes, Carney marche toutefois sur une ligne de crête.



