Un fossé idéologique se creuse peu à peu entre jeunes hommes et jeunes femmes, selon ce qu’explique la journaliste Imaan Asim dans un reportage publié par la BBC. Les sondages au Royaume-Uni indiquent que les femmes de moins de 30 ans se positionnent davantage à gauche que les hommes du même âge, qui tendent à voter plus à droite. Ce phénomène intrigue chercheurs et observateurs politiques, qui y voient à la fois une fracture générationnelle et une fracture genrée.
Au Royaume-Uni, une enquête de Focaldata pour le John Smith Centre en 2025 a révélé que 20 % des femmes de 16 à 29 ans se définissent comme de gauche, contre seulement 13 % des hommes. Les élections générales de 2024 confirment cette tendance : 12 % des jeunes électrices ont choisi les conservateurs ou Reform UK, contre 22 % des jeunes électeurs. Les Verts, en revanche, ont obtenu 23 % des voix féminines de 18 à 24 ans, contre 12 % du côté masculin.
La chercheuse Ceri Fowler, de l’Université d’Oxford, souligne que les jeunes demeurent globalement plus progressistes que les générations précédentes. Mais, dit-elle, « on observe un clivage croissant : les jeunes femmes se dirigent davantage vers les Verts ou des partis de gauche radicale, tandis que certains jeunes hommes trouvent un écho chez Reform ». Rosie Campbell, professeure de sciences politiques au King’s College de Londres, ajoute que ce fossé découle aussi d’une réaction de certains jeunes hommes qui estiment que le féminisme serait allé trop loin, ce qui les rend réceptifs à des partis populistes de droite défendant des rôles de genre traditionnels.
Des témoignages recueillis par Imaan Asim illustrent ce contraste. Lucy Thomas, étudiante de 19 ans à Glasgow, dit avoir voté Labour, mais elle s’intéresse désormais à des formations plus radicales comme le parti en gestation autour de Jeremy Corbyn, notamment en raison de la guerre à Gaza. L’activiste écologiste Daze Aghaji, 25 ans, explique pour sa part que les femmes « cherchent un nouvel avenir progressiste » et veulent protéger leurs libertés, tandis que « beaucoup de jeunes hommes s’accrochent à une vision traditionnelle de la masculinité ».
Face à ces constats, des voix masculines défendent une autre lecture. Joseph Boam, jeune élu de Reform UK, affirme que son parti attire aussi des femmes, y compris dans sa propre famille. Pour lui, la clé réside dans la communication : « Reform cartonne sur les réseaux sociaux, on touche des gens réels avec un discours franc », dit-il. Il insiste aussi sur la figure de Nigel Farage, très populaire auprès des jeunes hommes grâce à son style direct et son image de citoyen ordinaire.
Ce clivage n’est pas unique au Royaume-Uni. Aux États-Unis, les études de Pew Research montrent depuis plusieurs années que les jeunes femmes votent majoritairement démocrate, tandis qu’un nombre croissant de jeunes hommes, souvent issus de milieux populaires, se tournent vers le Parti républicain. Ce choix est largement nourri par une paupérisation croissante : emplois industriels disparus, précarité accrue, crise du logement et désenchantement vis-à-vis du système politique.
Au Canada, le phénomène est moins marqué, mais il existe déjà. Les jeunes électrices s’identifient davantage au NPD ou aux Verts, tandis qu’une partie des jeunes hommes se montre réceptive aux conservateurs ou au Parti populaire. La flambée du coût de la vie, l’accès restreint au logement et un sentiment de déclassement pèsent particulièrement sur ceux qui ne poursuivent pas d’études universitaires.
En Europe continentale, la tendance est similaire. En France, le Rassemblement national attire une proportion plus élevée de jeunes hommes, tandis que les jeunes femmes se mobilisent davantage pour la gauche et les partis écologistes. En Allemagne, les jeunes hommes votent davantage pour l’AfD, alors que les jeunes électrices soutiennent les Verts ou la gauche.
Il est crucial de noter que ce basculement masculin vers des partis de droite ne peut être réduit à une simple réaction antiféministe. Il exprime aussi une réalité sociale : la paupérisation des jeunes hommes. Ceux-ci sont plus nombreux à quitter l’école, à occuper des emplois précaires, à éprouver des difficultés à accéder à la propriété et à ressentir une crise de reconnaissance dans une société qui valorise de plus en plus la réussite académique.
En conclusion, l’article d’Imaan Asim illustre bien un clivage politique et culturel qui dépasse le seul Royaume-Uni. D’un côté, des jeunes femmes plus diplômées et mobilisées pour des causes progressistes ; de l’autre, des jeunes hommes souvent frappés par le déclassement économique et attirés par des récits populistes ou conservateurs. Derrière ces choix divergents, c’est une même inquiétude face à l’avenir qui s’exprime : une jeunesse désillusionnée, en quête de repères et de solutions.



