Les États-Unis accusent de plus en plus ouvertement le Canada de servir de « porte dérobée » à des produits chinois destinés au marché américain. C’est ce que rapporte Mike Crawley pour CBC News. Des armoires de cuisine à l’acier, en passant par le titane, plusieurs secteurs industriels américains affirment que certaines entreprises canadiennes exploitent les règles de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM, ou CUSMA) pour contourner les tarifs imposés par Washington à la Chine.
Ces accusations ont été formulées lors de récentes audiences publiques à Washington, organisées dans le cadre de la révision prévue de l’accord commercial nord-américain en juillet 2026. Paradoxalement, ces mêmes audiences ont montré un large appui des milieux d’affaires américains au maintien de l’ACEUM, jugé essentiel à la stabilité économique du continent. Mais cet appui s’accompagne d’une pression croissante pour en durcir certaines règles, notamment celles qui déterminent l’origine réelle des produits.
Plusieurs représentants industriels soutiennent que des entreprises canadiennes et mexicaines importent massivement des intrants chinois à bas coût, effectuent une transformation minimale sur leur territoire, puis exportent les produits finis vers les États-Unis en bénéficiant d’un accès sans tarifs. Pour ces acteurs, il ne s’agit pas de libre-échange loyal, mais d’un détournement de l’esprit même de l’accord.
Le secteur des armoires de cuisine est l’un des plus virulents. Des représentants de l’industrie américaine affirment que, depuis l’imposition de lourds droits compensatoires sur les armoires chinoises en 2020, les importations canadiennes de matériaux chinois comme le contreplaqué ou les panneaux de fibres ont explosé, parallèlement à une hausse marquée des exportations canadiennes d’armoires vers les États-Unis. Selon eux, la Chine n’aurait pas quitté le marché américain, mais simplement changé de point d’entrée.
Cette situation est d’autant plus explosive que l’administration Trump a récemment imposé un tarif de 25 % sur les armoires et vanités importées, un taux appelé à grimper à 50 % au début de 2026. Officiellement destiné à freiner l’entrée de produits chinois par des pays tiers, ce tarif frappe aussi des produits que l’industrie canadienne considère comme authentiquement fabriqués au Canada. Les fabricants canadiens répliquent que ces mesures risquent surtout d’inonder le marché canadien de produits étrangers encore moins chers.
Des préoccupations similaires émergent du côté de l’acier et des équipements de transport. Des fabricants américains accusent certaines entreprises opérant au Canada d’utiliser de l’acier et de l’aluminium chinois, parfois via des filiales directement contrôlées par des groupes chinois, pour produire des biens qui entrent ensuite librement sur le marché américain. Selon eux, les règles actuelles de l’ACEUM permettent à des pays tiers d’exploiter des failles au détriment des producteurs américains.
Face à ces critiques, Ottawa se défend vigoureusement. Des experts en commerce canado-américain rappellent que le Canada a, depuis une décennie, multiplié les mécanismes pour limiter le transbordement de l’acier chinois. Le Canada, soulignent-ils, a tout intérêt à empêcher ce type de pratiques, car son accès privilégié au marché américain en dépend directement. Le gouvernement fédéral, sous la direction de Mark Carney, aurait même renforcé la surveillance et les mesures de contrôle sur les importations sensibles.
Malgré cela, plusieurs groupes industriels américains réclament une refonte des règles de l’accord. Parmi leurs propositions figure l’harmonisation des tarifs sur l’acier entre les trois pays, ce qui obligerait le Canada et le Mexique à imposer des droits équivalents à ceux des États-Unis sur les importations provenant de pays hors Amérique du Nord. Pour eux, il s’agit d’éviter que le continent ne devienne une zone de déversement pour la surcapacité industrielle chinoise.
Le dossier du titane illustre bien ces tensions. Des producteurs américains soutiennent que leurs concurrents canadiens bénéficient d’un avantage structurel en important des matières premières chinoises à faible coût, grâce à des droits de douane nettement plus bas qu’aux États-Unis. Ces produits transformés au Canada entreraient ensuite sur le marché américain sans tarifs, ce qui, selon l’industrie américaine, fausse la concurrence et fragilise des capacités industrielles jugées stratégiques.
Ces plaintes ont clairement retenu l’attention de l’administration Trump. Le représentant américain au Commerce a indiqué vouloir resserrer les règles d’origine afin de s’assurer que les bénéfices de l’accord profitent exclusivement aux pays signataires, et non à des économies tierces, en particulier en Asie. Un rapport officiel au Congrès est attendu au début de janvier 2026, prélude à des discussions bilatérales avec le Canada et le Mexique.
À l’approche de cette révision cruciale, l’ACEUM apparaît donc à la fois comme un pilier du commerce nord-américain et comme un champ de bataille politique et économique. Le Canada se retrouve dans une position délicate : défendre son industrie et son accès au marché américain, tout en évitant d’être perçu comme un relais involontaire — ou tolérant — des exportations chinoises vers les États-Unis.



