Il y a, dans certaines politiques publiques, une dimension tacite que les gouvernements préfèrent ne jamais formuler explicitement : l’objectif n’est pas tant l’efficacité concrète que le signal politique envoyé. C’est précisément cette logique que décortique Tasha Kheiriddin, chroniqueuse au National Post, dans un texte corrosif consacré au programme fédéral de « rachat » des armes à feu interdites — un programme qui, chiffres à l’appui, relève davantage de la mise en scène que de la sécurité publique.
Dans son article publié le 13 janvier 2026, Tasha Kheiriddin rapporte qu’un projet pilote mené en Nouvelle-Écosse n’a permis de récupérer que 25 armes prohibées, remises par 16 participants, pour une compensation totale de 26 535 $, selon une déclaration officielle transmise par la porte-parole gouvernementale Noémie Allard. L’objectif initial était pourtant de 200 armes. Un écart si spectaculaire qu’il en devient, à lui seul, un commentaire sur la portée réelle du programme.
Malgré ce résultat famélique, le ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, n’y voit pas un échec. Tel que le rapporte Kheiriddin, le ministre affirme que le projet pilote n’avait jamais pour but d’évaluer l’aspect quantitatif, mais plutôt de tester le fonctionnement général du dispositif — une justification qui soulève immédiatement une question fondamentale : si l’on ne mesure pas le nombre d’armes retirées de la circulation, que mesure-t-on exactement ?
La chroniqueuse du National Post pose alors une série de questions rhétoriques lourdes de sens : ces 25 armes détruites rendent-elles les Canadiens plus en sécurité ? Réduisent-elles les carjackings à Toronto, les invasions de domicile en banlieue ou la violence des gangs à Vancouver ? Préviendront-elles une tragédie semblable à celle de Portapique ? À chacune de ces questions, Kheiriddin répond sans détour : non. Et non seulement à cause du faible nombre, mais surtout parce que les citoyens qui se conforment volontairement au programme sont, par définition, des propriétaires respectueux de la loi.
L’argument central des opposants, que Kheiriddin relaie, est bien connu : le programme criminalise de facto des chasseurs et tireurs sportifs, tandis que les véritables criminels — gangs, trafiquants, individus violents — n’ont aucun intérêt à se présenter dans un bureau de Service Canada pour demander un chèque du gouvernement. Elle illustre cette absurdité par un exemple volontairement provocateur : un propriétaire hypothétique d’un fusil de précision militaire serbe, utilisé dans des conflits armés à l’étranger, ne se précipiterait certainement pas pour se placer sur les radars de l’État canadien.
Mais le texte du National Post va plus loin. Tasha Kheiriddin révèle qu’au cours d’une conversation divulguée à l’automne avec un défenseur des droits des propriétaires d’armes, Gary Anandasangaree aurait reconnu sans ambages le caractère purement symbolique du programme. « C’est le mandat que m’a donné le premier ministre Mark Carney », aurait-il admis, ajoutant qu’il n’était pas question d’en revoir la logique.
Plus troublant encore, toujours selon Kheiriddin, le ministre aurait explicitement reconnu que le programme vise avant tout à satisfaire l’électorat libéral québécois. Le Québec, dit-il, se situerait « dans un endroit différent » du reste du pays sur cette question. Une affirmation qui s’inscrit dans une réalité historique : la province demeure profondément marquée par la tragédie de la Polytechnique massacre, où 14 femmes ont été assassinées en 1989. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’Ottawa a récemment conclu une entente de 12 millions de dollars avec Québec pour coordonner le programme, un fait également rapporté par le National Post.
Or, comme le souligne Tasha Kheiriddin, ces montants ne représentent qu’une fraction du coût réel. Le programme dispose d’un budget total de 746 millions de dollars. Sa première phase, destinée aux entreprises, a permis de récupérer environ 12 000 armes pour plus de 22 millions de dollars en compensation. La phase actuelle, qui vise les particuliers, pourrait certes coûter moins en indemnisations si peu d’armes sont remises — mais les coûts administratifs, eux, demeurent fixes et considérables.
La chroniqueuse détaille une bureaucratie lourde : 96 employés affectés au programme, dont plusieurs devront être reclassés au sein de la Sécurité publique une fois celui-ci terminé ; la participation de la GRC et des corps policiers locaux pour la collecte et la destruction des armes ; l’implication d’Emploi et Développement social Canada pour les centres d’appel et le traitement des paiements ; sans oublier un contrat de plus d’un million de dollars accordé à IBM Canada dès 2020 pour la conception du programme.
Quant à la suite des choses, Kheiriddin rapporte que le gouvernement entend déployer le rachat à grande échelle dans les prochaines semaines, avec une amnistie en vigueur jusqu’à la fin de 2026. Plusieurs provinces, dont l’Alberta et la Saskatchewan, s’y opposent ouvertement et défient Ottawa d’aller devant les tribunaux, tandis que la Police provinciale de l’Ontario refuse de collaborer.
La conclusion de Tasha Kheiriddin est sans appel : quel que soit l’indicateur retenu — sécurité publique, efficacité, rapport coût-bénéfice — le programme fédéral tire à blanc. Un coûteux exercice de symbolisme politique, conçu non pour retirer des armes des rues, mais pour rassurer un segment précis de l’électorat. Et à ce titre, soutient-elle, il mériterait d’être abandonné avant de dilapider encore davantage l’argent des contribuables.



