En ce début d’année 2026, la question du séparatisme albertain refait surface avec une intensité renouvelée. Souvent présentée comme marginale ou purement rhétorique, l’idée d’une rupture avec le Canada repose pourtant sur une réalité plus nuancée, où s’entremêlent convictions idéologiques, stratégies symboliques et mécontentement structurel envers Ottawa. C’est ce que met en lumière un récent article de The Western Producer, signé par Robert Arnason, à partir de données de la firme de sondage Ipsos.
Une minorité dure, mais non négligeable
Selon les données d’Ipsos Public Affairs, rapportées par Robert Arnason pour The Western Producer, environ 16 % des Albertains adultes peuvent être qualifiés de séparatistes « durs » — c’est-à-dire des citoyens favorables à l’indépendance de l’Alberta peu importe les conséquences économiques ou politiques. Greg Jack, vice-président principal chez Ipsos, précise que cette proportion se situe « autour de 15 à 16 % de la population ».
Appliquée à une province comptant près de quatre millions d’adultes, cette proportion représente environ 640 000 personnes. Un chiffre qui, sans constituer une majorité, dépasse largement le seuil du simple folklore politique et confère à cette frange une masse critique réelle, capable d’influencer le débat public et les stratégies partisanes.
Un soutien plus large, mais conditionnel
L’enquête d’Ipsos révèle toutefois une réalité plus complexe. Au total, 28 % des Albertains affirment qu’ils envisageraient de voter en faveur de la séparation lors d’un référendum. Or, à l’intérieur de ce groupe, une majorité ne partage pas la rigidité idéologique des séparatistes durs.
Environ 25 % des répondants se définissent comme des séparatistes conditionnels, dont l’appui dépendrait des coûts, des modalités de la séparation ou des conséquences sur le commerce et les accords internationaux. À cela s’ajoute un autre 19 % de « séparatistes symboliques », qui utilisent l’option indépendantiste avant tout comme levier politique pour envoyer un message à Ottawa, sans nécessairement souhaiter une rupture effective.
Greg Jack souligne d’ailleurs que même parmi les séparatistes les plus convaincus, certains pourraient revoir leur position si le gouvernement fédéral procédait à des réformes ciblées, notamment en matière de développement des ressources et de péréquation. « Même certains des séparatistes engagés ne sont pas complètement immuables », affirme-t-il.
Péréquation, ressources et ressentiment fédéral
L’un des moteurs centraux du ressentiment albertain demeure le programme de péréquation, thème largement abordé lors du Western Canada Economic Forum, tenu à Winnipeg le 22 janvier. Mike Holden, vice-président du Business Council of Alberta, y a présenté des données frappantes : pour l’année 2024-2025, le Québec a reçu 13,3 milliards de dollars sur un total de 25,3 milliards en paiements de péréquation, tandis que l’Alberta et la Saskatchewan n’ont rien reçu.
Holden souligne que de nombreux Albertains acceptent le principe de solidarité interprovinciale, mais beaucoup moins lorsqu’il s’accompagne, selon eux, de politiques fédérales ou provinciales hostiles aux secteurs énergétiques et agricoles de l’Ouest. Il cite notamment l’opposition répétée du gouvernement québécois aux projets d’oléoducs traversant son territoire, tout en bénéficiant indirectement des revenus générés par l’industrie pétrolière.
Agriculture et réglementation : un précédent marquant
L’article de The Western Producer rappelle également un épisode précis survenu en 2021, illustrant ce ressentiment. Cette année-là, Santé Canada avait proposé d’augmenter les limites maximales de résidus de glyphosate pour certaines cultures, dont les légumineuses et l’avoine. Face à l’hostilité de médias et de politiciens québécois, la proposition avait été retirée, suivie d’un projet de réforme de l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire, perçu dans l’Ouest comme un durcissement réglementaire supplémentaire contre le secteur agricole.
Ce type d’épisode alimente l’idée, largement répandue selon Holden, que certaines provinces bénéficient financièrement du système fédéral tout en contribuant à freiner le développement économique de l’Ouest canadien.
L’équilibre avant la rupture
Malgré tout, les données d’Ipsos suggèrent que le séparatisme albertain demeure hautement sensible au contexte politique. Lorsque le gouvernement fédéral agit de manière perçue comme favorable aux intérêts de l’Ouest — par exemple dans la gestion des différends commerciaux avec la Chine concernant le canola ou les véhicules électriques — la question de la péréquation devient moins inflammatoire.
« S’il y a un équilibre, si le gouvernement travaille dans votre intérêt, la péréquation dérange moins », résume Mike Holden. Une logique qui confirme que, pour une large part de la population, le séparatisme demeure moins une fin en soi qu’un thermomètre du malaise fédéral.
Et la Saskatchewan?
Enfin, Ipsos observe un phénomène similaire en Saskatchewan, où 32 % des répondants se disent favorables à l’idée de la séparation. Toutefois, comme le précise Greg Jack dans l’article de Robert Arnason, la taille trop réduite de l’échantillon empêche d’évaluer avec précision le degré de sérieux ou de mobilisation réelle derrière cette adhésion apparente.



