Un pari risqué : l’avertissement de Michael Kovrig à l’approche du voyage de Mark Carney en Chine

À l’heure où le Canada tente de redéfinir sa place dans un monde fragmenté par les rivalités de grandes puissances, la relation avec la Chine demeure l’un des exercices diplomatiques les plus périlleux. Entre dépendances économiques, pressions géopolitiques et lignes rouges morales, Ottawa avance sur une corde raide. La visite imminente du premier ministre Mark Carney à Pékin illustre parfaitement ce dilemme : comment rouvrir des canaux économiques sans se laisser réduire au silence politique.

Dans ce contexte, une voix porte un poids particulier. Ancien diplomate canadien en poste en Chine, détenu pendant près de trois ans par les autorités chinoises à la suite de l’arrestation de Meng Wanzhou, Michael Kovrig observe cette tentative de rapprochement avec lucidité et prudence. Pour lui, l’enjeu central n’est pas simplement commercial, mais stratégique et moral à long terme.

Il estime que le Canada doit impérativement garder une conscience aiguë des risques de coercition économique. Pékin, rappelle-t-il, n’a nullement renoncé à l’usage des tarifs punitifs, des pressions ciblées ou de la diplomatie de l’intimidation pour faire avancer ses intérêts. Les secteurs canadiens du canola, du porc et des produits de la mer en ont déjà fait l’expérience.

L’objectif, selon lui, ne devrait pas être de multiplier les ententes ponctuelles, mais d’inscrire toute relance des échanges dans une approche globale, cohérente, arrimée aux intérêts nationaux du pays. Se taire sur des violations graves des droits humains ou sur des actes de représailles économiques en échange d’avantages commerciaux immédiats créerait un précédent dangereux, ouvrant la voie à ce qu’il décrit comme un conditionnement progressif au silence.

C’est dans une analyse rapportée par La Presse Canadienne, sous la plume de Dylan Robertson, que ces mises en garde prennent forme. Le propos insiste sur la nécessité d’un équilibre délicat : éviter une diplomatie du mégaphone qui braque inutilement Pékin, sans pour autant tomber dans une complaisance qui minerait la crédibilité internationale du Canada.

Michael Kovrig reconnaît que la diplomatie avec la Chine exige nuance et timing. Toutes les critiques ne doivent pas être publiques, mais certaines ne peuvent être éludées. Les questions des droits humains, du traitement des Canadiens détenus à l’étranger, de Hong Kong ou encore des pressions militaires autour de Taïwan ne peuvent être reléguées au second plan sans conséquences.

Il souligne également que la Chine n’a pas fondamentalement modifié son comportement depuis la crise dite des « deux Michael ». Si la tonalité diplomatique peut évoluer, les structures de pouvoir et les réflexes du régime demeurent les mêmes. La stratégie indo-pacifique du Canada, qui qualifiait Pékin de puissance mondiale perturbatrice, pourrait être adoucie sur le plan rhétorique, mais elle ne devrait pas être vidée de sa substance.

Pour lui, un succès réel du voyage de Mark Carney ne se mesurera pas à des annonces spectaculaires, mais à des signaux plus discrets : mécanismes de gestion des différends, groupes de travail sur les barrières commerciales, reprise de dialogues institutionnels et, surtout, réduction tangible des mesures de représailles économiques. À défaut, il ne s’agirait que d’un réemballage cosmétique d’une relation fondamentalement asymétrique.

Il rappelle enfin une réalité souvent inconfortable de la politique internationale : les États doivent parfois dialoguer avec des régimes qui ont infligé des injustices profondes à leurs citoyens. Avancer les intérêts nationaux n’efface pas les blessures individuelles, mais l’isolement pur et simple n’est pas non plus une stratégie viable à long terme.

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