Et si l’Alberta montrait au PQ comment contourner le piège référendaire?

Le 20 avril, la firme Léger diffusait une étude sur les intentions de vote au provincial, indiquant que le Parti Québécois de Paul St-Pierre Plamondon se trouve en tête avec 31%, devant 28% pour le Parti Libéral et 17% pour la CAQ. Qui plus est, le sondage révèle que l’appui au PQ passerait à 39% (et à 47% chez les électeurs francophones) si Paul St-Pierre Plamondon renonçait à tenir un référendum sur la souveraineté du Québec au cours de son prochain mandat. Tandis qu’un score de 31% lui assurerait la victoire, possiblement mais pas assurément majoritaire, 39% garantirait une super-majorité en chambre. Le Journal de Montréal s’est saisi du portrait dressé pour faire sa une du lendemain matin : « Le PQ loin devant… s’il oublie son projet de référendum pour 4 ans ».  

Réagissant à ses résultats, Paul St-Pierre Plamondon s’est empressé de publier un message sur les réseaux sociaux afin de réaffirmer son aspiration référendaire. « Ce serait un manque d’intégrité envers les Québécois », explique-t-il.

Si la question référendaire divise la population dans son ensemble, la tenue d’un troisième référendum creuse aussi des lignes de fracture parmi les indépendantistes. Le débat oppose deux lectures stratégiques. D’un côté, les partisans d’une approche prudente estiment qu’une défaite référendaire aurait des conséquences néfastes durables, voire irréversibles, pour le projet souverainiste et pour la nation canadienne française elle-même. De l’autre, certains soulignent que le facteur démographique joue contre l’option souverainiste. À mesure que la proportion de la population canadienne française diminue, la possibilité de remporter un vote sur l’indépendance s’amenuise.

Ceux qui croient à une victoire du OUI pensent que Paul St-Pierre Plamondon démobiliserait sa base militante et qu’il passerait pour un opportuniste s’il revenait sur son engagement. D’autres estiment que l’option référendaire est trop risquée dans le contexte démographique actuel, et que même advenant une victoire du OUI, la reconnaissance du résultat n’est pas acquise – comme en témoigne le cas catalan. L’entêtement à poursuivre cette voie constitue selon eux une erreur stratégique.

Ce double constat – risque d’échec aujourd’hui, mais conditions potentiellement moins favorables demain – alimente un désaccord profond sur le calendrier optimal. Ceux qui croient à une victoire du OUI soutiennent que Paul St-Pierre Plamondon ne pourrait revenir sur sa promesse sans démobiliser sa base et sans être perçu comme opportuniste. D’autres estiment au contraire que l’option référendaire demeure trop risquée dans le contexte actuel, et que même une victoire du OUI ne garantirait pas sa reconnaissance, comme l’illustre le cas catalan. Dans cette perspective, persister dans une stratégie référendaire immédiate relèverait davantage d’un pari politique que d’un calcul rationnel.

Advenant une pression de personnalités influentes du milieu indépendantiste, Paul St-Pierre Plamondon pourrait-il être tenté d’abandonner la promesse de référendum durant un premier mandat? Ça le placerait devant un dilemme tactique crucial, mais quelles seraient ses options le cas échéant? S’inspirer de l’initiative albertaine pourrait-il constituer une issue honorable?

En février dernier, la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, a annoncé qu’un référendum provincial se tiendrait le 19 octobre 2026. Les Albertains seront invités à se prononcer sur neuf questions distinctes, portant principalement sur l’immigration et sur des réformes constitutionnelles visant à renforcer l’autonomie provinciale au sein du Canada.

Contrairement au cas classique d’un référendum centré sur une seule question (comme ce fut le cas au Québec en 1980 et en 1995), la proposition albertaine prend la forme d’un référendum à questions multiples. Les électeurs ne seront pas appelés à trancher un seul enjeu existentiel, mais plutôt à se prononcer sur neuf questions distinctes touchant notamment l’immigration et les rapports entre la province et le gouvernement fédéral.

Les questions sont divisées en deux catégories. Cinq d’entre elles relèvent de politiques publiques provinciales et peuvent être mises en œuvre par une simple loi provinciale – notamment la volonté de restreindre l’accès aux programmes sociaux aux citoyens, résidents permanents ou détenteurs d’un statut approuvé par la province, ou encore d’imposer des délais ou des frais aux nouveaux arrivants avant qu’ils puissent bénéficier de services comme la santé ou l’éducation. Les quatre autres sont de nature constitutionnelle et exigeraient des négociations avec d’autres provinces et ultimement, des modifications à la Constitution canadienne – elles portent sur l’abolition du Sénat, le pouvoir des provinces dans la nomination des juges, la possibilité de se soustraire à des programmes fédéraux sans pénalité financière, ou encore la primauté des lois provinciales dans certains champs de compétence.

À ce stade, aucune question portant sur l’indépendance de l’Alberta ne figure parmi celles qui seront soumises aux électeurs en octobre. Cependant, le cadre légal albertain permet encore l’ajout d’une question par initiative citoyenne. Le groupe citoyen Stay Free Alberta a lancé une pétition d’initiative populaire proposant la question suivante : « Appuyez-vous que la province de l’Alberta cesse de faire partie du Canada pour devenir un État indépendant? ». Si ses promoteurs parviennent à recueillir le nombre requis de signatures et à franchir les étapes de validation juridique dans les délais, une dixième question sur l’indépendance pourrait, en théorie, s’ajouter au bulletin.

Avec les neuf questions déterminées, la démarche référendaire de l’Alberta s’inscrit dans un cadre autonomiste, et non indépendantiste. Il pourrait être perçu comme paradoxal qu’un parti souverainiste québécois s’en inspire, mais le PQ pourrait peut-être sauver la chèvre et le chou en proposant un référendum à questions multiples ou une démarche avec plusieurs référendums échelonnés dans le temps.

Rien n’empêche un gouvernement d’envisager une série de consultations populaires successives. Une démarche en plusieurs étapes permet de décomposer un projet complexe, de tester l’appui public progressivement, de laisser du temps à la délibération et d’éviter le « tout ou rien » d’un seul vote risqué. Cette approche a déjà été utilisée à plusieurs reprises dans le monde, notamment pour le changement de système électoral en Nouvelle-Zélande dans les années 1990.

Il existe d’autres moyens que le référendum ou l’élection référendaire pour accéder à l’indépendance, notamment en posant une série de « gestes d’État » qui accroissent progressivement l’autonomie. Au lieu de proposer immédiatement un référendum, l’approche étapiste mise sur une progression graduelle qui accumule des gains d’autonomie (pouvoirs en immigration, rapatriement de l’impôt) et renforce les institutions nationales.

Les critiques de cette démarche estiment que les huit années de gouvernement majoritaire de la CAQ ont mis en lumière les limites de ce que Québec pouvait raisonnablement espérer obtenir du fédéral. Toutefois, François Legault n’a jamais poussé l’approche autonomiste aussi loin que la stratégie plus affirmée déployée en Alberta.

À cette complexité s’ajoute la question du moment opportun. L’histoire récente montre que l’appui à la souveraineté peut fluctuer rapidement en fonction du contexte politique. Le référendum de 1995 s’inscrivait dans la foulée de l’échec de l’Accord du lac Meech, qui avait profondément marqué l’opinion publique québécoise. Dans cette optique, le déclenchement d’un référendum ne relève pas uniquement d’un calendrier fixe, mais d’une fenêtre politique favorable, souvent difficile à prévoir. Une rebuffade du fédéral, comme l’invalidation totale ou partielle de la Loi 21 par la Cour suprême du Canada, pourrait faire évoluer l’opinion et raviver l’appui à l’indépendance. De même, l’issue du référendum albertain et la réaction d’Ottawa pourraient influencer la perception du rapport entre Ottawa et les provinces, et avoir un impact sur la cohésion du pays.

Dans ce contexte d’incertitude et de fluctuations rapides de l’opinion publique, la question stratégique demeure entière pour Paul St-Pierre Plamondon. Faut-il maintenir la promesse d’un référendum traditionnel sur l’indépendance dès un premier mandat, au risque d’un échec — sinon probable, du moins réel? Ou privilégier une approche plus graduelle, inspirée de l’étapisme ou de modèles à questions multiples comme en Alberta, susceptible d’engranger des gains concrets et répétés pour le camp nationaliste, sans pour autant déboucher immédiatement sur le « grand soir »? Le chef péquiste en viendra-t-il à repenser non pas l’objectif, mais la méthode? Car la difficulté n’est pas seulement de convaincre, mais de choisir le bon instrument politique, au bon moment.

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