Exporter notre gaz, ou l’interdire? Réponse à Mark Ogge

Dans une tribune publiée le 22 juillet 2025 dans The Globe and Mail, Mark Ogge, conseiller principal à l’Australia Institute, met en garde le Canada contre les effets pervers de l’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL), à la lumière de l’expérience australienne. Selon lui, l’ouverture au marché mondial a provoqué en Australie une flambée des prix domestiques, une raréfaction de l’offre locale et une captation des profits par une poignée de multinationales.

Mais l’argument d’Ogge repose sur un postulat qui ne s’applique pas ici : l’idée que le Canada, comme l’Australie en 2015, disposerait d’une offre abondante de gaz naturel pour sa population, mais la mettrait à risque en la détournant vers l’exportation.

Or c’est l’inverse qui est vrai : le Canada, et tout particulièrement le Québec, restreignent volontairement leur propre capacité de production, y compris pour leur marché intérieur. Dans plusieurs provinces, des projets d’exploration, d’exploitation ou d’acheminement sont bloqués, interdits ou étouffés par des obstacles réglementaires. Contrairement à l’Australie, ce n’est pas la mise en marché mondiale qui menace la sécurité énergétique locale, mais l’autolimitation politique — voire idéologique — de notre propre production.

1. L’Australie a laissé filer son gaz à l’étranger ; le Canada refuse de l’extraire

En Australie, le choc de 2015 provient d’une transition brutale : un marché local jusqu’alors bien approvisionné s’est retrouvé connecté au marché asiatique sans filet protecteur. Cela a provoqué une envolée des prix pour les ménages et les industries, à tel point que des mécanismes d’urgence ont dû être mis en place plusieurs années plus tard.

Au Canada, la situation est différente dès le départ. Les projets d’exportation sont encore embryonnaires, et surtout, le pays ne tire même pas pleinement parti de son propre potentiel. Plusieurs provinces riches en gaz naturel (Colombie-Britannique, Nouvelle-Écosse, même l’Ontario) freinent ou abandonnent le développement de nouvelles ressources. Des projets de terminaux, comme Énergie Saguenay ou Goldboro, ont été bloqués sous la pression politique ou environnementale, avant même de voir le jour.

En somme, le Canada se prive déjà de volumes destinés à sa propre population — et non à l’exportation — avant même que la question des prix mondiaux ne se pose.

2. Le Québec pousse plus loin cette logique d’abandon énergétique

Le cas québécois illustre jusqu’à la caricature cette stratégie d’autolimitation. En 2022, la province a interdit par loi toute forme d’exploration et d’exploitation gazière, malgré des réserves identifiées sur son territoire. Elle importe donc l’entièreté de son gaz naturel, principalement de l’Ouest canadien, à des coûts plus élevés, sans aucune maîtrise directe sur son approvisionnement.

Dans ce contexte, il est difficile de craindre une envolée des prix causée par les exportations internationales : le Québec n’exporte rien et ne produit même pas ce qu’il consomme. Le danger, ici, est une vulnérabilité chronique et structurelle face à des marchés extérieurs sur lesquels il n’a aucune influence.

3. Un marché nord-américain intégré, plus résilient que l’Australie

Un autre élément fondamental que l’article de Mark Ogge néglige est la structure même du marché canadien. L’Australie est un marché énergétique insulaire, fortement exposé à l’Asie, et où la majorité du gaz est acheminée vers les terminaux de liquéfaction, puis exportée. Lorsque le robinet d’exportation a été ouvert, il a immédiatement exercé une pression sur l’ensemble du réseau domestique.

Le Canada, au contraire, est intégré dans un vaste réseau continental avec les États-Unis, tant pour la production que pour la distribution. Le gaz naturel circule librement à travers un réseau de pipelines couvrant tout le continent nord-américain, avec plusieurs hubs de tarification (comme AECO en Alberta ou Dawn en Ontario). Cette interconnexion amortit les chocs et permet une grande flexibilité d’approvisionnement.

Même si les prix peuvent monter temporairement en période de forte demande ou de contraction de l’offre, le marché nord-américain demeure structurellement plus stable, précisément parce qu’il est plus profond, plus concurrentiel, et moins dépendant de la seule demande asiatique.

4. Une énergie d’appoint, mais essentielle pour la sécurité énergétique

Autre différence majeure : le rôle du gaz naturel dans le mix énergétique. En Australie, le gaz est une source centrale de production d’électricité. Toute hausse de son prix a donc des répercussions immédiates sur la facture d’électricité des ménages et sur la stabilité du réseau.

Au Québec, plus de 95 % de l’électricité provient de l’hydroélectricité, une source stable et bon marché. Le gaz naturel n’est pas une énergie de base, mais une énergie d’appoint, utilisée pour le chauffage, les procédés industriels, les pics de consommation hivernaux et certains bâtiments institutionnels. Cela rend le Québec beaucoup moins vulnérable à une flambée internationale des prix du gaz.

Mais cela ne signifie pas que le gaz est accessoire : dans un contexte de transition énergétique, de croissance industrielle et de pressions sur le réseau électrique, il reste une ressource stratégique, particulièrement pour assurer la flexibilité et la résilience du système énergétique québécois.

5. Ce que le Canada peut — et doit — faire différemment

Là où Mark Ogge a raison, c’est qu’une libéralisation mal encadrée peut produire des effets pervers. L’erreur australienne fut de croire que le marché mondial absorberait l’excès de production sans nuire au marché intérieur. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut s’abstenir d’exporter — cela signifie qu’il faut encadrer intelligemment l’exportation.

Le Canada a encore tous les leviers en main pour éviter ces dérives :

  • Des quotas ou volumes réservés au marché domestique dans les contrats de vente à l’international ;
  • Des mécanismes de stabilisation des prix pour les consommateurs industriels et résidentiels ;
  • Une fiscalité équitable sur les profits du GNL, réinvestie dans l’énergie et les infrastructures ;
  • Une planification rigoureuse des besoins électriques, surtout pour les projets de liquéfaction alimentés à l’électricité.

Ces mesures peuvent assurer que l’ouverture au marché mondial bénéficie à l’ensemble de la population canadienne, sans compromettre la souveraineté énergétique.

Deux erreurs opposées, un même résultat

L’article de Mark Ogge sonne une alarme justifiée, mais adressée à un contexte qui n’est pas le nôtre. L’Australie a payé le prix d’un excès de libéralisme non encadré. Le Canada, et particulièrement le Québec, s’oriente au contraire vers un sous-développement énergétique volontaire, souvent au nom d’une écologie abstraite déconnectée des besoins concrets.

Dans les deux cas, le résultat est le même : une population vulnérable, une perte de souveraineté énergétique, et une dépendance accrue aux importations ou aux fluctuations extérieures.

Le défi canadien n’est pas tant d’éviter de répéter l’expérience australienne que d’éviter d’entraver notre propre développement énergétique au point de ne jamais avoir à choisir. Car un pays qui refuse d’exploiter ses ressources n’aura jamais à craindre de les perdre : elles lui échapperont d’elles-mêmes.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine