Hydro-Québec pourrait devoir importer de l’électricité du Canada et des États-Unis dès 2029

Longtemps considéré comme une puissance hydroélectrique disposant d’importants surplus d’électricité, le Québec pourrait bientôt devoir compter davantage sur ses voisins pour satisfaire sa propre consommation. Dans son nouveau Plan d’approvisionnement 2027-2041, déposé le 2 novembre à la Régie de l’énergie et présenté publiquement ce mardi 3 novembre, Hydro-Québec reconnaît que la croissance rapide de la demande risque de dépasser les capacités d’approvisionnement actuellement disponibles. La société d’État envisage ainsi de recourir à des importations d’électricité provenant des autres provinces canadiennes ou des États-Unis pour combler certains déficits anticipés dès 2029.

Cette perspective, rapportée par La Presse Canadienne sous la plume du journaliste Stéphane Rolland, illustre un changement important dans la situation énergétique québécoise. Selon le Portrait des ressources énergétiques publié par Hydro-Québec, la consommation d’électricité devrait augmenter de quelque 60 térawattheures (TWh) d’ici 2041, soit plus de 30 %, tandis que les besoins de puissance lors des pointes hivernales grimperont de 12 000 mégawatts (MW). Pour faire face à cette situation, l’entreprise prévoit notamment développer massivement ses capacités de production, mais aussi remettre en service les turbines de la centrale au gaz de Bécancour, fermées à la production électrique commerciale depuis 2008.

Des déficits énergétiques dès 2029

Le constat présenté par Hydro-Québec est particulièrement significatif : l’entreprise ne pourra plus simplement compter sur ses installations et ses contrats existants pour répondre à la croissance anticipée de la consommation. Cette situation résulte d’une combinaison de facteurs, notamment l’augmentation de la demande, l’expiration progressive de certains contrats d’approvisionnement et la nécessité de conserver des réserves suffisantes pour faire face aux imprévus. La faible hydraulicité observée depuis 2023, qui limite les possibilités de remplissage des réservoirs, ajoute une incertitude supplémentaire à cette équation.

Les chiffres détaillés du plan réglementaire déposé à la Régie de l’énergie permettent de mesurer l’ampleur du problème. Dès 2029, les besoins énergétiques dépasseraient de 7,7 TWh les approvisionnements existants, tandis qu’un écart de 2 670 MW apparaîtrait au bilan de puissance. Les renouvellements de contrats et les nouvelles installations prévues devraient permettre de réduire ces déficits, mais pas de les éliminer complètement. Même en tenant compte de la stratégie annoncée, Hydro-Québec prévoit encore des besoins résiduels de 1 TWh en 2029 et de 4,8 TWh en 2038. De plus petits besoins résiduels figurent également aux bilans des années 2027 et 2028.

C’est précisément pour combler ces écarts que l’importation d’électricité provenant des réseaux voisins pourrait devenir nécessaire. Une telle solution permettrait d’assurer la continuité du service pendant la construction de nouvelles infrastructures québécoises, mais elle soulève également des questions sur les coûts d’approvisionnement et la dépendance croissante envers des marchés extérieurs. Hydro-Québec dispose depuis longtemps d’interconnexions électriques avec ses voisins et réalise déjà des échanges transfrontaliers. La nouveauté réside donc moins dans la possibilité technique d’importer que dans la perspective d’avoir à recourir davantage à ces achats pour équilibrer durablement son propre réseau.

Une demande tirée par l’électrification et les centres de données

Les prévisions d’Hydro-Québec témoignent de transformations majeures dans la consommation énergétique de la province. D’ici 2041, les besoins annuels de la clientèle devraient atteindre environ 240 TWh, contre quelque 180 TWh actuellement. Dans son document de faits saillants, Hydro-Québec attribue notamment 22 TWh de croissance à l’électrification des transports, 31 TWh aux activités et nouveaux usages industriels et 5 TWh aux bâtiments. La demande de puissance lors des journées les plus froides de l’hiver, qui représente déjà un défi considérable pour le réseau québécois, devrait quant à elle atteindre environ 52 000 MW.

Un autre facteur prend toutefois une importance croissante : le développement des centres de données et des infrastructures numériques, notamment celles associées à l’intelligence artificielle. Dans la version détaillée du plan, Hydro-Québec prévoit que la consommation des centres de données passera de 1,9 TWh en 2026 à 12,6 TWh en 2041, soit une augmentation de 10,7 TWh. Cette croissance représente une part considérable des nouveaux besoins et illustre les arbitrages auxquels le Québec pourrait être confronté entre l’expansion de son industrie numérique, l’électrification de son économie et la disponibilité de ses ressources énergétiques. Le plan rappelle d’ailleurs que les nouveaux projets industriels et émergents nécessitant une alimentation de 5 MW ou plus doivent obtenir l’autorisation du gouvernement québécois.

Bécancour : le retour d’une centrale au gaz pour assurer les pointes hivernales

Parmi les mesures retenues, le retour de la centrale thermique de TransCanada Energy (TCE), aujourd’hui TC Énergie, à Bécancour constitue l’un des développements les plus remarquables. Mise en service en 2006, cette centrale de cogénération fonctionnant au gaz naturel avait vu ses livraisons d’électricité suspendues dès 2008, alors qu’Hydro-Québec disposait d’importants surplus de production. L’installation a néanmoins continué à produire de la vapeur pour des clients industriels. Près de deux décennies plus tard, la société d’État prévoit maintenant de remettre ses turbines à contribution, mais uniquement lors des périodes où la demande d’électricité atteint ses niveaux les plus élevés.

Le plan complet soumis à la Régie prévoit une conversion de l’installation en centrale thermique de pointe, avec une puissance d’environ 350 MW et une mise en service retenue pour 2030. Plutôt que de produire de l’électricité continuellement, elle servirait de capacité d’appoint mobilisable lorsque le réseau est particulièrement sollicité. Le dossier environnemental du projet, dont la modification de décret a été autorisée en août 2026, précise que l’exploitation destinée à la production électrique pourrait atteindre 300 heures par année, auxquelles s’ajouteraient les cycles de démarrage et d’arrêt ainsi que les périodes d’entretien. La capacité technique maximale envisagée dans ce dossier atteint 394 MW.

Hydro-Québec prévoit par ailleurs que les turbines seront alimentées entièrement au gaz naturel de source renouvelable, plutôt qu’au gaz fossile traditionnel. Le rapport environnemental prévoit une consommation pouvant atteindre environ 51 millions de mètres cubes de gaz renouvelable par année pour ces turbines. Il précise toutefois que les chaudières auxiliaires servant à la production de vapeur industrielle continueront d’utiliser du gaz naturel fossile. Le recours au gaz renouvelable pour la production électrique soulève également des questions sur son prix, sa provenance et sa disponibilité à long terme, particulièrement dans un contexte où cette ressource demeure plus coûteuse et moins abondante que le gaz naturel conventionnel. Le dossier environnemental prévoit d’ailleurs la nécessité de garantir l’approvisionnement renouvelable au-delà de 2033.

Un vaste programme de construction pour préserver la sécurité énergétique

Au-delà de Bécancour, Hydro-Québec mise sur un programme de développement énergétique d’une ampleur considérable. Son plan prévoit l’ajout de près de 24 000 MW de capacité installée d’ici 2041, notamment grâce à quelque 11 000 MW de nouveaux parcs éoliens, 9 000 MW de capacités hydroélectriques additionnelles et 2 750 MW de solaire. À cela s’ajouteraient 500 MW de stockage par batteries et les 350 MW de production thermique de pointe. Cette stratégie repose notamment sur l’amélioration du rendement de centrales hydroélectriques existantes, le développement de nouvelles installations et les ententes énergétiques conclues avec Terre-Neuve-et-Labrador.

Ces ajouts ne produiront toutefois pas tous de l’électricité de façon constante. La contribution de l’éolien et du solaire varie selon les conditions météorologiques, tandis que les batteries permettent principalement de déplacer dans le temps une énergie déjà produite. Hydro-Québec doit donc composer non seulement avec la nécessité de produire davantage d’électricité sur une base annuelle, mais également avec celle de disposer d’une puissance suffisante lors des pointes hivernales. C’est notamment ce qui explique le maintien d’une place pour la production thermique pilotable, malgré les objectifs de décarbonation de la province. En parallèle, Hydro-Québec entend réaliser 21 TWh d’économies d’énergie et réduire la demande de puissance de 3 500 MW d’ici 2035, au moyen d’un programme d’efficacité énergétique qui prévoit 10 milliards de dollars d’investissements.

La question du nucléaire demeure pour l’instant absente des principales solutions retenues à l’horizon 2041. Interrogé par La Presse Canadienne, le vice-président exécutif responsable de la stratégie énergétique d’Hydro-Québec, Dave Rhéaume, a expliqué que la société d’État préfère observer l’évolution des nouvelles technologies nucléaires et les projets réalisés dans les autres provinces avant de s’engager dans cette voie. Une position qui contraste avec l’intérêt renouvelé pour cette filière ailleurs au Canada et qui laisse ouverte la question de sa contribution éventuelle au bouquet énergétique québécois.

Pour le Québec, les prochaines années pourraient ainsi marquer la fin définitive d’une époque caractérisée par l’abondance relative de l’électricité et la disponibilité de surplus considérables pour l’exportation. Le recours éventuel aux importations, la remise en service d’une centrale au gaz et la nécessité d’investir massivement dans de nouvelles infrastructures illustrent l’ampleur des ajustements à venir. Reste maintenant à déterminer le coût réel de cette transition, les conditions dans lesquelles le Québec devra s’approvisionner auprès de ses voisins et la capacité d’Hydro-Québec à réaliser suffisamment rapidement les projets annoncés pour préserver l’avantage énergétique qui a longtemps constitué l’un des principaux piliers de l’économie québécoise.

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