Plus de 30 avions visés par de fausses alertes à la bombe en Europe : la guerre hybride en question

L’Europe fait face à une vague inhabituelle de fausses alertes à la bombe visant son aviation civile. Depuis lundi, plus d’une trentaine de vols ont été perturbés à travers le continent, entraînant des atterrissages d’urgence, des évacuations et même l’intervention d’avions de chasse. Si aucun explosif n’a été découvert jusqu’à présent, la multiplication de ces incidents soulève des inquiétudes quant à une éventuelle campagne coordonnée de déstabilisation. Dans un contexte géopolitique particulièrement tendu, ces événements illustrent à quel point les infrastructures civiles européennes peuvent être perturbées sans qu’un seul coup de feu soit tiré.

Au moins 27 vols commerciaux ont été visés par des alertes à la bombe dans la seule journée du jeudi 5 novembre, selon un bilan publié par l’agence Reuters. Il s’agit de la deuxième vague majeure de menaces à frapper l’aviation européenne cette semaine, après plusieurs incidents similaires survenus mardi. Les autorités de nombreux pays, dont la France, l’Italie, la Bulgarie, la Pologne et l’Espagne, ont été contraintes de déployer d’importants moyens de sécurité pour inspecter les appareils visés.

Le phénomène suscite d’autant plus d’inquiétudes qu’il survient quelques jours seulement après une série de cyberattaques contre les systèmes de réfrigération de supermarchés européens, ainsi que des installations de conservation du sang en France. Si aucun lien n’a été établi entre ces événements, leur proximité chronologique nourrit les interrogations sur la vulnérabilité des infrastructures essentielles du continent. Alors que les gouvernements européens multiplient les avertissements concernant les risques de guerre hybride, ces incidents rappellent que la déstabilisation d’un pays ne nécessite pas nécessairement une attaque militaire conventionnelle.

Des avions de chasse mobilisés pour intercepter des vols commerciaux

L’un des épisodes les plus spectaculaires s’est produit jeudi matin lorsqu’un Airbus A320 de la compagnie irlandaise Aer Lingus, assurant la liaison entre Dublin et Rome, a été dérouté vers la base aérienne militaire d’Évreux-Fauville, en Normandie. Selon les autorités françaises, l’appareil transportait 151 passagers et six membres d’équipage lorsqu’une alerte à la bombe a été signalée. Le premier ministre français Sébastien Lecornu a ordonné l’intervention d’avions de chasse pour intercepter l’appareil et l’escorter jusqu’à la base militaire.

L’intervention aurait été compliquée par un désaccord concernant le lieu d’atterrissage. Selon le procureur d’Évreux, Rémi Coutin, le pilote aurait initialement préféré rejoindre un aéroport civil plutôt que de se poser sur la base militaire désignée par les autorités. L’appareil a finalement atterri sans incident, et les passagers ont été mis en sécurité pendant que les équipes de déminage procédaient aux vérifications. Aucun explosif n’a été découvert.

La situation s’est répétée dans plusieurs autres pays. En Bulgarie, trois appareils Ryanair en provenance de Madrid, de Copenhague et de Londres ont nécessité l’intervention de l’aviation militaire. Le vol reliant Londres à Sofia a notamment été dérouté vers l’aéroport de Plovdiv. En Italie, des avions de chasse ont escorté un vol Finnair en provenance d’Helsinki vers Rome, tandis qu’un appareil Wizz Air reliant Milan à Varsovie a été contraint de se poser à Vienne. D’autres appareils ont été immobilisés ou inspectés à Prague, Bruxelles, Bucarest et Milan.

L’Espagne a également été touchée par une série de menaces transmises par courriel, concernant notamment quatre vols Iberia en provenance de Rome et de Milan ainsi que deux appareils Air Europa devant quitter Madrid pour Paris. Selon la Guardia Civil, trois messages ont été reçus en l’espace d’une vingtaine de minutes, entraînant l’interruption de certaines opérations et l’inspection des avions concernés. L’ensemble de ces interventions s’est conclu sans découverte d’engins explosifs.

D’après un bilan de l’Agence France-Presse publié jeudi, au moins cinq avions commerciaux ont nécessité une escorte militaire. Les appareils visés appartenaient notamment à Ryanair, Aer Lingus, Finnair, Wizz Air, LOT Polish Airlines et easyJet. Tous les vols concernés ont finalement atterri en sécurité, mais les perturbations ont touché des milliers de voyageurs et mobilisé des ressources policières, aéroportuaires et militaires considérables.

Une méthode de déstabilisation à peu de frais

Au-delà des désagréments causés aux passagers, cette vague d’alertes met en lumière une vulnérabilité particulière du transport aérien. Contrairement à d’autres secteurs économiques, l’aviation civile ne peut se permettre de négliger une menace potentiellement crédible, même lorsqu’elle paraît improbable. La sécurité des passagers impose aux compagnies et aux autorités de prendre rapidement des mesures préventives, particulièrement lorsqu’un appareil se trouve déjà en vol.

C’est précisément cette obligation qui rend les fausses alertes potentiellement efficaces comme instrument de perturbation. Un simple message anonyme peut déclencher une chaîne d’interventions particulièrement coûteuses : modification des plans de vol, consommation supplémentaire de carburant, mobilisation des services d’urgence, évacuation des passagers, inspection des bagages et interruption des opérations aéroportuaires. Dans certains cas, les compagnies doivent également réorganiser leurs équipages, remplacer des appareils et reloger des voyageurs dont les correspondances ont été compromises.

Interrogé par Reuters dans une analyse publiée jeudi, Eric Schouten, responsable du groupe spécialisé en sécurité aérienne Dyami, explique que les menaces sont d’abord évaluées par les services de sécurité des compagnies avant que les autorités compétentes décident des mesures à prendre. Le directeur général d’Air France-KLM, Ben Smith, a pour sa part affirmé n’avoir jamais observé auparavant des menaces signalées d’une manière paraissant aussi coordonnée.

Le problème dépasse donc largement celui des retards occasionnés à quelques voyageurs. Lorsqu’une vingtaine d’appareils sont visés simultanément dans plusieurs pays, les conséquences se répercutent sur des réseaux aériens interconnectés. La perturbation d’un seul vol peut affecter les rotations suivantes d’un avion, la disponibilité de son équipage et les horaires d’autres aéroports. À cela s’ajoute le coût des interventions militaires et policières, assumé par les États concernés.

Plus inquiétant encore, certains experts soulèvent la possibilité que de telles opérations servent également à observer les réactions des autorités. Eliran Almog, dirigeant de l’entreprise de cybersécurité aéronautique Cyviation, a expliqué à Reuters que ces incidents pourraient permettre à leurs auteurs d’évaluer les procédures d’urgence, les délais de réaction et la coordination entre les compagnies aériennes, les aéroports et les forces de sécurité. Il ne s’agit toutefois que d’une hypothèse, aucune enquête n’ayant encore démontré que les menaces poursuivaient un objectif de reconnaissance opérationnelle.

La Russie soupçonnée, mais aucune responsabilité établie

La principale interrogation concerne naturellement l’origine de cette campagne. À ce stade, aucune autorité européenne n’a identifié les responsables des alertes ni démontré que l’ensemble des incidents provenait d’une même organisation. Leur multiplication sur une période aussi courte, leur dispersion géographique et certaines similitudes dans les messages transmis ont néanmoins conduit plusieurs spécialistes à envisager la possibilité d’une action coordonnée.

L’hypothèse d’une opération de guerre hybride a rapidement été évoquée en raison du contexte géopolitique. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, plusieurs gouvernements européens ont accusé la Russie de mener des opérations de sabotage, d’espionnage, de désinformation et de déstabilisation contre les pays soutenant Kiev. Le Danemark, la Pologne et la Roumanie, notamment touchés par les alertes de jeudi, ont déjà formulé de telles accusations à l’encontre de Moscou dans d’autres dossiers.

Selon Reuters, des analystes de l’entreprise Osprey Flight Solutions considèrent qu’un lien avec les campagnes russes de guerre hybride constitue une possibilité réaliste. Ils insistent cependant sur l’existence d’autres explications, notamment des individus agissant pour des motifs personnels, des groupes militants ou des imitateurs cherchant à profiter de la médiatisation des premiers incidents. La Russie nie toute implication dans les opérations de sabotage qui lui sont attribuées en Europe.

Un élément particulièrement intrigant est toutefois apparu dans certains messages de menace. Selon l’AFP, des courriels adressés à des installations aéroportuaires en Italie et en Bulgarie affirmaient provenir de combattants du « Male State », ou « État masculin », un mouvement extrémiste russe connu pour ses positions antiféministes et son utilisation de symboles néonazis. Les auteurs menaçaient notamment de faire exploser des appareils commerciaux, en présentant leurs gestes comme une attaque contre un régime qu’ils qualifiaient de féministe.

Ce mouvement existe bel et bien en Russie, où il a été désigné comme organisation extrémiste par les tribunaux en 2021, avant que certains de ses sympathisants n’appuient l’invasion de l’Ukraine. Toutefois, ni l’AFP ni Reuters n’ont pu confirmer que les auteurs des courriels appartenaient réellement à cette organisation. Rien ne permet non plus de déterminer si les messages constituent une revendication authentique, une usurpation d’identité ou une tentative de brouiller les pistes.

Le commissaire européen aux Transports, Apostolos Tzitzikostas, a d’ailleurs appelé à ne pas tirer de conclusions prématurées sur l’existence de liens entre les différents incidents. Même si l’hypothèse d’une opération coordonnée demeure sérieusement envisagée, il serait prématuré d’attribuer ces menaces au gouvernement russe ou à une organisation particulière.

La guerre hybride, nouvelle menace contre la vie quotidienne des Européens

Ces événements s’inscrivent néanmoins dans une évolution plus vaste des préoccupations sécuritaires européennes. Pendant longtemps, les risques de guerre étaient principalement associés aux attaques militaires, aux destructions d’infrastructures stratégiques et aux affrontements entre armées régulières. Or, les dernières années ont montré que les sociétés modernes possèdent de nombreuses vulnérabilités qui peuvent être exploitées sans recourir directement à la force armée.

Les récents incidents touchant la réfrigération commerciale en Europe en constituent un exemple particulièrement révélateur. Le 2 novembre, Reuters rapportait que des pirates informatiques avaient compromis des systèmes de réfrigération dans plusieurs pays européens, provoquant la hausse des températures de congélateurs et la destruction de quantités importantes de denrées alimentaires. Des installations françaises de conservation du sang ont également été touchées par une cyberattaque, sans que celle-ci n’ait compromis les réserves disponibles.

Ces attaques informatiques et les fausses alertes visant les avions reposent sur des mécanismes différents. Dans le premier cas, des systèmes industriels connectés sont directement compromis; dans le second, les auteurs exploitent la nécessité pour les autorités de réagir aux menaces contre la sécurité aérienne. Les responsables de ces opérations pourraient donc être entièrement différents. Leur rapprochement demeure néanmoins pertinent du point de vue de la sécurité : dans les deux situations, des ressources limitées peuvent suffire à provoquer des perturbations économiques et logistiques disproportionnées.

Cette réalité correspond à l’un des principaux enjeux de la guerre hybride contemporaine. Les États et les organisations malveillantes peuvent chercher à déstabiliser leurs adversaires en s’attaquant non seulement à leurs capacités militaires, mais également à la confiance du public, à la continuité des services et au fonctionnement normal de l’économie. Les réseaux de transport, les télécommunications, les systèmes énergétiques et les chaînes d’approvisionnement deviennent alors autant de points de vulnérabilité potentiels.

L’aviation civile est particulièrement sensible à ce type de pression. Les passagers doivent pouvoir compter sur la fiabilité des procédures de sécurité, tandis que les autorités doivent conserver la capacité de distinguer rapidement les menaces crédibles des tentatives de désorganisation. Une multiplication prolongée de fausses alertes pourrait contribuer à saturer certains services, à augmenter les coûts opérationnels et à miner progressivement la confiance des voyageurs.

Dans un climat international déjà marqué par la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et la multiplication des avertissements concernant les risques d’une confrontation militaire élargie, ces incidents alimentent ainsi une inquiétude plus générale. Les gouvernements européens doivent désormais se préparer non seulement à défendre leurs frontières et leurs infrastructures militaires, mais aussi à protéger les activités les plus ordinaires de la vie économique et sociale.

Pour l’heure, les systèmes de sécurité aérienne ont fonctionné : les appareils concernés ont atterri sans incident et aucun explosif n’a été découvert. Toutefois, la mobilisation simultanée d’avions de chasse, de policiers et de démineurs à travers plusieurs pays démontre l’ampleur des perturbations que peuvent provoquer de simples menaces.

La question n’est donc plus seulement de savoir qui se trouve derrière ces alertes, mais aussi jusqu’à quel point les sociétés européennes sont préparées à subir des campagnes répétées de déstabilisation de leurs infrastructures civiles. Car si ces incidents devaient effectivement s’inscrire dans une stratégie de guerre hybride, ils illustreraient une transformation importante des conflits contemporains : il n’est plus nécessaire de détruire physiquement une infrastructure pour en perturber le fonctionnement. Il peut parfois suffire d’obliger les autorités à la traiter comme si elle était déjà menacée.

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