Alors que de plus en plus de gouvernements cherchent à réduire la présence des écrans dans les écoles, Google provoque une controverse aux États-Unis en refusant de permettre aux établissements scolaires de désactiver complètement les fonctions d’intelligence artificielle de son moteur de recherche. Une décision qui soulève des questions fondamentales sur l’autonomie des systèmes d’éducation, l’influence des géants technologiques et la place qu’occupent désormais les écrans dans l’apprentissage des enfants.
Depuis une vingtaine d’années, les nouvelles technologies se sont progressivement imposées dans les établissements scolaires, au nom de la modernisation de l’enseignement et de la préparation des jeunes au marché du travail. Ordinateurs portables, tableaux interactifs, tablettes électroniques et plateformes éducatives font désormais partie du quotidien de nombreuses classes. Pourtant, alors que les inquiétudes se multiplient quant aux effets de cette numérisation sur l’attention, la concentration et les capacités d’apprentissage des enfants, plusieurs pays commencent à remettre en question cette orientation.
C’est dans ce contexte que Google vient de provoquer une importante controverse aux États-Unis. Selon un article de Barbara Ortutay publié le 3 novembre par l’Associated Press, le géant américain a annoncé une modification des paramètres de ses services éducatifs permettant aux écoles de désactiver certaines fonctions d’intelligence artificielle, tout en maintenant une condition particulièrement controversée : les établissements souhaitant conserver l’accès à Google Search devront également accepter les fonctionnalités d’IA intégrées au moteur de recherche. Cette décision, loin de constituer une simple question technique, pose un problème beaucoup plus large : jusqu’où les entreprises technologiques peuvent-elles imposer leurs propres choix aux institutions responsables de l’éducation des enfants?
Google place les écoles devant un choix difficile
La controverse trouve son origine dans la décision prise par Google, en août dernier, d’élargir l’accès à son assistant d’intelligence artificielle Gemini à de nombreux élèves utilisant Google Classroom. Cette intégration avait provoqué des réactions négatives chez plusieurs enseignants, parents et responsables scolaires, préoccupés par la possibilité que les élèves utilisent ces outils pour effectuer leurs travaux sans véritablement assimiler la matière enseignée.
Devant les critiques, Google a annoncé le 3 novembre que les établissements primaires et secondaires pourraient dorénavant contrôler séparément l’accès à Gemini, Gemini Notebook et Google Search. Ces services seront même désactivés par défaut jusqu’à ce que les administrateurs scolaires choisissent de les autoriser. Toutefois, comme l’a expliqué le magazine WIRED dans une enquête publiée le 4 novembre, Google refuse toujours de permettre aux écoles de conserver son moteur de recherche traditionnel tout en désactivant les résumés et réponses générés automatiquement par l’intelligence artificielle.
Il importe donc de distinguer les deux situations : les établissements pourront désactiver Gemini sans perdre nécessairement Google Search, mais ils ne pourront pas éliminer complètement l’IA générative de l’expérience de recherche offerte aux élèves. Une école qui souhaite interdire ces fonctions devra ainsi renoncer au moteur de recherche de Google sur les comptes scolaires concernés. Pour les nombreux établissements qui dépendent des services de l’entreprise, cette restriction constitue une contrainte importante sur leur liberté pédagogique.
La réaction a été immédiate. Lina Khan, ancienne présidente de la Federal Trade Commission américaine, a accusé Google de profiter de sa position dominante sur le marché de la recherche pour contraindre les écoles à accepter l’intelligence artificielle. Josh Golin, directeur général de l’organisme de protection de l’enfance Fairplay, a pour sa part invité les établissements à envisager des solutions de rechange moins dépendantes des produits de Google. La controverse est d’autant plus importante que l’entreprise affirme compter quelque 150 millions d’utilisateurs de Google Classroom, élèves et enseignants confondus, à travers le monde.
Google défend sa décision en affirmant vouloir développer des outils d’apprentissage guidé, capables d’accompagner les élèves dans leur raisonnement plutôt que de leur fournir immédiatement les réponses. Mais cette promesse soulève elle-même une question : pourquoi une entreprise privée devrait-elle décider de la manière dont les enfants sont accompagnés dans leur apprentissage, alors que cette responsabilité appartient d’abord aux enseignants et aux institutions scolaires?
L’école devrait-elle redevenir un sanctuaire sans écrans?
Au-delà des fonctionnalités de Google, cette controverse invite à remettre en question une idée devenue presque incontestable dans les milieux de l’éducation : celle voulant que l’introduction de nouvelles technologies constitue nécessairement un progrès pédagogique. Pendant des décennies, les systèmes scolaires ont investi dans la numérisation des classes, souvent en présentant les appareils électroniques comme des instruments indispensables à l’enseignement moderne. Or, la disponibilité permanente d’informations, de distractions et maintenant de réponses générées par intelligence artificielle peut aussi entrer directement en contradiction avec les objectifs fondamentaux de l’éducation.
Apprendre exige généralement des efforts intellectuels soutenus. Lire un texte complexe, mémoriser une règle grammaticale, résoudre un problème mathématique ou construire une argumentation demande du temps, de la répétition et une certaine capacité à supporter la difficulté. L’élève doit parfois chercher longuement avant de comprendre. C’est précisément ce travail qui contribue à développer ses facultés intellectuelles. Lorsqu’une machine peut immédiatement résumer un texte, résoudre une équation ou rédiger une réponse, le risque n’est pas simplement celui de la tricherie : c’est aussi celui de contourner l’exercice intellectuel que le travail scolaire était censé provoquer.
Les dernières données internationales donnent d’ailleurs matière à réflexion. Dans les résultats de l’enquête PISA 2025 publiés par l’OCDE, 28 % des élèves des pays membres rapportent que leurs camarades sont distraits par des appareils numériques pendant la plupart ou la totalité des cours de sciences. L’organisation constate également que l’utilisation excessive des technologies et les distractions numériques sont associées à de moins bons résultats scolaires. Elle souligne toutefois qu’un usage modéré et bien encadré des outils numériques peut être bénéfique, et que les corrélations observées ne suffisent pas à établir une relation de causalité.
Ces constats devraient néanmoins encourager une réflexion plus profonde sur la fonction même de la classe. Pourquoi les enfants devraient-ils être entourés en permanence des mêmes écrans qui sollicitent déjà leur attention à la maison, dans les transports et pendant leurs loisirs? L’école ne devrait-elle pas constituer, au contraire, un espace relativement fermé aux sollicitations extérieures, où l’esprit peut se consacrer pleinement à l’apprentissage?
Dans une conception plus traditionnelle de l’éducation, la salle de classe pourrait retrouver cette fonction de sanctuaire intellectuel : un enseignant, des élèves, des livres, des cahiers, un tableau et un environnement propice à la concentration. Il ne s’agirait pas d’isoler les jeunes du monde contemporain, mais de créer un véritable huis clos pédagogique, à l’abri des distractions permanentes de la vie numérique. Après tout, l’objectif fondamental de l’école n’est pas de reproduire l’environnement technologique dans lequel vivent les enfants, mais de leur transmettre les connaissances et les capacités intellectuelles nécessaires pour évoluer dans celui-ci.
Du Québec à l’Australie, le retour de la sobriété numérique
Cette remise en question n’a d’ailleurs rien de marginal. Depuis quelques années, de nombreux gouvernements ont commencé à revenir sur certaines politiques favorisant la présence des appareils électroniques dans les établissements scolaires. Selon un bilan publié par l’UNESCO en mars 2026, 114 systèmes éducatifs, représentant environ 58 % des pays du monde, avaient adopté des interdictions nationales concernant les téléphones mobiles dans les écoles. En juin 2023, cette proportion n’était encore que de 24 %.
Le Québec participe également à ce mouvement. Après avoir interdit l’utilisation des cellulaires pendant les cours en janvier 2024, la province a étendu cette interdiction à l’ensemble de la journée scolaire à compter de la rentrée 2025-2026. La mesure vise désormais les téléphones, les écouteurs et les autres appareils mobiles personnels, y compris pendant les récréations et les périodes de dîner, sous réserve de certaines exceptions. Cette décision faisait suite aux travaux de la Commission spéciale sur les impacts des écrans et des réseaux sociaux sur la santé et le développement des jeunes, qui avait formulé 56 recommandations en mai 2025.
Toutefois, la réglementation québécoise demeure relativement limitée lorsqu’il est question du matériel technologique fourni par les établissements eux-mêmes. Les tablettes et ordinateurs scolaires peuvent toujours être utilisés dans le cadre des activités pédagogiques. La Commission recommandait d’ailleurs de restreindre l’utilisation de ces outils à des objectifs éducatifs clairement définis, sans aller jusqu’à proposer leur retrait généralisé des salles de classe. Autrement dit, le Québec a commencé à s’attaquer à la présence des appareils personnels, mais la question de la numérisation quotidienne de l’enseignement demeure largement ouverte.
L’Australie offre un autre exemple intéressant. En Nouvelle-Galles du Sud, les téléphones mobiles sont interdits dans les écoles publiques depuis octobre 2023, y compris pendant les pauses et le dîner. Plus récemment, les autorités éducatives de cet État ont annoncé de nouvelles lignes directrices devant entrer en vigueur en 2027, prévoyant notamment des limites recommandées au temps passé devant les écrans individuels, qu’il s’agisse d’ordinateurs, de tablettes ou d’autres appareils. L’objectif affiché est de redonner une place importante à la lecture sur papier et à l’écriture manuscrite, sans toutefois éliminer complètement les technologies de l’enseignement.
Ces initiatives témoignent d’une évolution significative. Alors que l’informatisation des écoles a longtemps été présentée comme une transformation inévitable et souhaitable, les autorités commencent à reconnaître qu’une distinction doit être faite entre apprendre à utiliser les technologies et apprendre constamment à travers elles. Ce sont deux objectifs très différents, qui ne nécessitent pas nécessairement les mêmes méthodes ni les mêmes environnements.
Enseigner l’informatique plutôt que transformer chaque classe en salle d’ordinateurs
Une alternative mériterait ainsi d’être sérieusement envisagée : rétablir une séparation beaucoup plus nette entre l’enseignement traditionnel et les activités qui nécessitent réellement l’utilisation d’ordinateurs. Plutôt que de distribuer systématiquement des tablettes aux élèves ou de faire de l’écran un instrument ordinaire de chaque matière, les établissements pourraient réserver leur utilisation à des locaux spécialement aménagés, comme les salles d’informatique qui existaient déjà dans de nombreuses écoles il y a quelques décennies.
Dans un tel modèle, les cours de français, de mathématiques, d’histoire ou de sciences seraient principalement dispensés à partir de livres, de cahiers et d’explications magistrales, accompagnées d’exercices pratiques et de discussions en classe. Les élèves auraient toujours accès à des ordinateurs pour apprendre la programmation, effectuer des recherches documentaires, se familiariser avec les logiciels ou réaliser des travaux qui nécessitent véritablement ces outils. Les technologies spécialisées demeureraient également accessibles lorsqu’elles apportent une valeur pédagogique démontrable ou répondent aux besoins particuliers de certains élèves.
Cette séparation présenterait un avantage essentiel : rétablir une frontière claire entre le développement des connaissances fondamentales et l’apprentissage des instruments technologiques. Il n’est pas nécessaire qu’un enfant utilise quotidiennement une tablette pour comprendre le fonctionnement d’un ordinateur, pas plus qu’il n’est nécessaire qu’une intelligence artificielle accompagne chaque exercice pour apprendre à raisonner. Au contraire, la maîtrise véritable d’un outil suppose souvent que l’on possède d’abord les connaissances nécessaires pour s’en servir de manière autonome et critique.
L’affaire Google révèle finalement les conséquences possibles d’une dépendance excessive des systèmes scolaires envers les grandes plateformes numériques. Lorsqu’une entreprise devient un fournisseur incontournable de matériel, de logiciels et de services pédagogiques, elle acquiert une influence considérable sur le fonctionnement des établissements. Les décisions prises dans les bureaux de Google peuvent alors se répercuter directement sur les méthodes de travail de millions d’enseignants et d’élèves, parfois avant même que les responsables scolaires aient eu l’occasion d’en débattre.
Certes, l’intelligence artificielle représente une avancée technologique majeure, dont les applications scientifiques, industrielles et professionnelles continueront vraisemblablement de se multiplier. Mais reconnaître son utilité ne signifie pas qu’il faille lui accorder une place permanente dans les classes, particulièrement auprès des plus jeunes. L’école doit préparer les enfants à comprendre les technologies et à les maîtriser, plutôt qu’à en devenir dépendants avant même d’avoir acquis les connaissances fondamentales.
La controverse américaine constitue ainsi un avertissement pour le Québec et les autres systèmes d’éducation. Après avoir commencé à retirer les téléphones des écoles, il serait peut-être temps de s’interroger sur la place des tablettes, des ordinateurs et de l’intelligence artificielle dans les classes elles-mêmes. Les outils numériques peuvent conserver leur utilité dans des contextes précis, sans devenir l’environnement permanent de l’apprentissage.
À une époque où les écrans occupent déjà une place omniprésente dans la vie quotidienne, l’une des missions les plus précieuses de l’école pourrait justement être d’offrir aux enfants ce que la société contemporaine leur procure de moins en moins : du temps pour lire, réfléchir, mémoriser, écrire et apprendre sans l’assistance permanente d’une machine.



