Le Canada serait devenu un refuge particulièrement favorable aux réseaux islamistes liés aux Frères musulmans, qui profiteraient des libertés démocratiques pour étendre progressivement leur influence au sein des institutions. C’est l’avertissement lancé par Mohamed Fahmy, journaliste canado-égyptien ayant passé plus d’un an dans les prisons égyptiennes aux côtés de dirigeants islamistes. Dans un article publié le 3 novembre dans le National Post, le chroniqueur Michael Higgins revient sur les révélations de Fahmy et sur son appel à une enquête gouvernementale. Alors que les États-Unis ont commencé à désigner certaines branches des Frères musulmans comme organisations terroristes et que le Parlement européen vient de dénoncer leurs stratégies d’entrisme, le Canada est désormais appelé à examiner plus sérieusement cette menace potentielle pour sa sécurité nationale.
Un journaliste emprisonné avec les dirigeants des Frères musulmans
Mohamed Fahmy n’est pas un observateur ordinaire de l’islamisme politique. Journaliste de guerre et correspondant international, il avait été arrêté en Égypte en décembre 2013, alors qu’il couvrait les bouleversements politiques consécutifs au printemps arabe et à la chute du président islamiste Mohamed Morsi. Condamné à sept ans de prison dans un procès largement dénoncé à l’étranger, il avait finalement passé 438 jours derrière les barreaux avant d’obtenir une grâce présidentielle.
Cette expérience lui a toutefois permis de côtoyer directement plusieurs figures importantes des mouvements islamistes, notamment des dirigeants des Frères musulmans, avec lesquels il a partagé son quotidien. Il affirme avoir longuement discuté avec eux, observé leurs méthodes d’endoctrinement et assisté à la radicalisation de jeunes détenus. Ces expériences ont profondément marqué sa compréhension de l’islamisme et des stratégies idéologiques employées par ses organisations.
« Les Frères musulmans, et les idées qui les accompagnent, sont un cancer », affirme-t-il dans son entretien avec Michael Higgins. Fahmy souligne notamment l’influence historique de cette confrérie sur plusieurs mouvements djihadistes, ainsi que ses liens avec le Hamas, issu de la branche palestinienne des Frères musulmans.
Le journaliste insiste néanmoins sur une distinction fondamentale entre l’islam, en tant que religion, et l’islamisme, qu’il décrit comme une idéologie politique, économique et sociale cherchant à soumettre progressivement l’organisation de la société à certaines prescriptions religieuses. C’est précisément cette dimension politique qui constitue, selon lui, une menace pour les institutions démocratiques occidentales.
Par l’entremise de sa fondation, il vient ainsi de lancer Canada Act Now, une campagne nationale consacrée à la sensibilisation aux dangers de l’islamisme politique et à la prévention de la radicalisation. Son objectif immédiat est d’obtenir une enquête officielle et transparente sur les activités et les réseaux des Frères musulmans au Canada, afin que les journalistes, les chercheurs et les citoyens puissent disposer d’informations fiables sur leur présence et leur influence.
L’entrisme islamiste : une menace déjà signalée au Sénat canadien
Fondée en Égypte en 1928 par Hassan al-Banna, la confrérie des Frères musulmans a progressivement développé une organisation transnationale dont les ramifications dépassent largement le Moyen-Orient. Contrairement aux mouvements djihadistes qui privilégient ouvertement la violence, plusieurs branches et organisations inspirées par la confrérie ont adopté des stratégies graduelles d’influence sociale, religieuse et politique.
Dans une étude publiée par le programme sur l’extrémisme de l’Université George Washington, le chercheur Lorenzo Vidino explique que les organisations associées à cette mouvance peuvent chercher à transformer la société de l’intérieur, notamment en développant leur influence au sein des associations communautaires, des établissements éducatifs et des institutions publiques. Les liens avec la confrérie peuvent cependant varier considérablement, allant d’une appartenance organisationnelle directe à une simple proximité idéologique.
Fahmy désigne cette stratégie par le terme d’« entrisme » : l’établissement d’une présence au sein des systèmes judiciaire, éducatif, politique et associatif afin d’y exercer progressivement une influence. Dans cette perspective, le danger ne se limite pas aux attentats terroristes, mais concerne également la possibilité que des organisations poursuivant des objectifs incompatibles avec l’ordre constitutionnel démocratique parviennent à obtenir une reconnaissance ou une légitimité institutionnelle.
Or, ces préoccupations ne sont pas nouvelles au Canada. Dès le 23 février 2015, Marc Lebuis, directeur fondateur de l’organisme montréalais Point de Bascule, avait témoigné devant le Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense pour alerter les parlementaires sur ce qu’il appelait la « pénétration de nos institutions par les islamistes ».
Selon lui, cette pénétration pouvait prendre plusieurs formes, allant de l’influence exercée par des militants fondamentalistes non violents jusqu’à la présence éventuelle de sympathisants de mouvements extrémistes dans des organisations gouvernementales, des entreprises ou des organismes communautaires. Lebuis avertissait qu’une telle situation pourrait compromettre la capacité des autorités à combattre la radicalisation et favoriser l’introduction graduelle de revendications fondées sur la charia.
Lors de son témoignage, il avait notamment cité un mémorandum attribué aux Frères musulmans et présenté comme élément de preuve dans une importante affaire américaine de financement du terrorisme. Le document décrivait les activités de la confrérie en Amérique comme une forme de « grand djihad » visant à détruire la civilisation occidentale de l’intérieur.
Plus récemment, les liens présumés entre certaines organisations communautaires canadiennes et la mouvance frériste ont également fait l’objet d’un examen de l’Agence du revenu du Canada. Une enquête fiscale portant sur la Muslim Association of Canada (MAC) avait notamment soulevé des interrogations concernant ses relations avec les Frères musulmans et certains réseaux étrangers. Ces allégations préliminaires n’établissaient toutefois pas la commission d’infractions terroristes. Selon La Presse canadienne, en avril 2026, l’organisme conserve son statut d’organisme de bienfaisance enregistré, conteste les accusations portées contre lui et dénonce des biais discriminatoires dans le processus de vérification.
Ces controverses montrent à quel point la question demeure délicate, mais aussi pourquoi une enquête publique rigoureuse, fondée sur des preuves documentaires et des critères juridiques clairs, pourrait contribuer à distinguer les liens organisationnels avérés des simples affinités religieuses ou idéologiques.
Les États-Unis et l’Europe commencent à agir
Pendant que le débat demeure relativement limité au Canada, plusieurs gouvernements occidentaux ont commencé à revoir leur approche à l’égard de la confrérie.
Le 24 novembre 2025, le président américain Donald Trump a signé un décret ordonnant l’examen de certaines branches des Frères musulmans en vue de leur désignation comme organisations terroristes. Cette démarche a débouché, le 13 janvier 2026, sur l’annonce de sanctions américaines visant les branches égyptienne et jordanienne de la confrérie, ainsi que sur la désignation de sa branche libanaise comme organisation terroriste étrangère.
Le département américain du Trésor reproche notamment à ces organisations d’avoir apporté un soutien matériel au Hamas, d’avoir facilité certaines activités de recrutement ou de financement et, dans certains cas, d’avoir participé à des activités liées à la fabrication d’armes et d’explosifs. Il considère que ces réseaux peuvent présenter publiquement une façade associative ou civique tout en entretenant des relations avec des organisations terroristes.
Le Canada reconnaît lui-même le Hamas comme une organisation terroriste depuis décembre 2002. Pourtant, les Frères musulmans ne figurent pas, en tant qu’organisation transnationale, sur la liste canadienne des entités terroristes.
En janvier dernier, B’nai Brith Canada avait d’ailleurs demandé à Ottawa de suivre l’exemple américain en désignant les branches libanaise, égyptienne et jordanienne comme entités terroristes, invoquant leurs liens présumés avec le financement et le soutien logistique du Hamas.
De l’autre côté de l’Atlantique, le Parlement européen a franchi une étape importante le 8 octobre 2026, en adoptant par 381 voix contre 167, avec 15 abstentions, une résolution consacrée à la lutte contre l’entrisme islamiste et l’influence des réseaux des Frères musulmans.
Le texte dénonce les stratégies d’influence clandestines qui chercheraient à affaiblir les institutions démocratiques, l’État de droit et la neutralité des organismes publics. Il identifie notamment les Frères musulmans comme un exemple de réseau islamiste transnational susceptible d’agir par l’intermédiaire d’associations, de fondations et d’organisations culturelles, éducatives, religieuses ou caritatives, plutôt que seulement par une structure formelle d’adhésion.
Les parlementaires européens ont également souligné que la confusion entre l’islam et l’islamisme politique pouvait servir à protéger certains réseaux idéologiques contre les critiques légitimes. La résolution établit ainsi clairement que la liberté religieuse ne saurait empêcher l’examen d’une idéologie politique ni de ses stratégies d’influence institutionnelle.
Cette résolution ne constitue pas en elle-même une interdiction des Frères musulmans à l’échelle européenne. Elle marque néanmoins une reconnaissance politique explicite du phénomène d’entrisme et appelle à développer des méthodes plus rigoureuses pour identifier les réseaux concernés, leurs financements et leurs relations avec les institutions.
Le Canada est-il devenu un refuge pour les réseaux islamistes?
C’est précisément la question que Mohamed Fahmy souhaite voir examinée par les autorités fédérales. Selon lui, le Canada offre un environnement particulièrement favorable aux organisations islamistes qui cherchent à profiter des protections accordées par les démocraties libérales.
« Le Canada est devenu un refuge », affirme-t-il au National Post, estimant que certains réseaux exploitent les libertés démocratiques canadiennes pour poursuivre des objectifs politiques qui pourraient ultimement entrer en contradiction avec ces mêmes libertés.
Fahmy demande donc au gouvernement d’établir publiquement l’étendue des activités de la confrérie, de ses organisations affiliées et des éventuels mécanismes d’influence ou de financement qui pourraient opérer au pays.
Une telle enquête pourrait notamment examiner les liens entre organismes canadiens et réseaux islamistes étrangers, la transparence de leur financement, leurs relations avec certaines institutions publiques et les risques de radicalisation associés à leurs activités. Elle permettrait également de mieux distinguer les organisations communautaires légitimes des structures qui utiliseraient leur statut associatif pour promouvoir des objectifs politiques extrémistes.
L’avertissement de Fahmy intervient dans un contexte où les préoccupations concernant l’ingérence étrangère, le financement du terrorisme et la radicalisation idéologique occupent déjà une place importante dans les débats sur la sécurité nationale. La question des Frères musulmans ajoute toutefois une dimension particulière à ces enjeux, puisqu’elle concerne également des stratégies d’influence à long terme qui ne reposent pas nécessairement sur la violence.
Plus d’une décennie après les avertissements formulés devant le Sénat canadien, et alors que Washington et Bruxelles ont entrepris des démarches explicites contre certains réseaux fréristes, l’appel de Mohamed Fahmy replace donc une question importante devant Ottawa : les institutions canadiennes disposent-elles aujourd’hui d’une connaissance suffisante de ces organisations, de leurs ramifications et de leurs objectifs politiques pour en évaluer correctement les risques?
Pour le journaliste canado-égyptien, la première étape ne consiste pas à prononcer des condamnations générales, mais à entreprendre une investigation officielle capable de faire la lumière sur un phénomène qu’il juge largement sous-estimé au Canada.



