Ingérence américaine : ceux qui s’en inquiètent sont ceux qui ne cessent d’insérer les États-Unis dans la campagne

Donald Trump par-ci, Donald Trump par-là. Depuis le début de la campagne, les États-Unis semblent s’être imposés comme une sorte de toile de fond obligatoire de l’élection québécoise : tarifs, guerre commerciale, menace économique, puis maintenant soupçons « d’ingérence américaine ». À force, on finirait presque par oublier que les Québécois sont d’abord appelés à choisir leur propre gouvernement.

Christine Fréchette n’a d’ailleurs jamais caché sa volonté de placer Washington au cœur du scrutin. Dès le déclenchement de la campagne, le 27 août, elle a désigné Donald Trump comme son « principal adversaire », affirmant que le président américain était celui qui « menace véritablement le Québec ». Voilà maintenant que les révélations concernant de possibles interventions américaines viennent renforcer encore cette trame.

Il faut évidemment prendre au sérieux toute tentative étrangère de contourner nos lois électorales. Mais il faut aussi résister à la tentation de transformer chaque contact entre Washington et Québec, chaque préférence exprimée par un think tank américain et chaque divergence entre les intérêts américains et ceux d’Ottawa en vaste opération contre la démocratie canadienne.

Une obsession américaine déjà bien installée

Les révélations de vendredi arrivent dans une campagne où la « menace Trump » occupait déjà énormément d’espace. Selon le Journal de Montréal, l’ambassade américaine a communiqué directement avec le gouvernement québécois, notamment pour discuter d’une possible réduction de certains tarifs touchant l’aluminium. Une source gouvernementale affirme avoir ensuite signalé cette démarche au fédéral.

Présenté comme une volonté de « court-circuiter Ottawa », le geste paraît immédiatement suspect. Pourtant, le simple fait que Washington parle directement avec Québec n’a rien d’extraordinaire en soi. Le Québec possède son propre ministère des Relations internationales, des représentations à l’étranger et une longue tradition d’action internationale dans les domaines relevant de ses compétences.

C’est même la logique de la doctrine Gérin-Lajoie : les compétences québécoises ne cessent pas mystérieusement d’exister à la frontière. Lorsque Québec négocie avec la France, entretient des relations avec des États américains ou conclut des ententes dans ses champs de compétence, personne ne considère automatiquement qu’un gouvernement étranger tente de saboter Ottawa.

Bien sûr, le gouvernement fédéral conserve des responsabilités majeures en matière de commerce international et de politique étrangère. Mais Washington qui souhaite parler directement au Québec d’aluminium ne constitue pas, en soi, une opération électorale. Encore faut-il démontrer ce qui aurait été clandestin, trompeur ou destiné à modifier le vote.

C’est d’ailleurs la distinction faite par le SCRS lui-même, qui précise que l’ingérence étrangère se distingue des « activités diplomatiques normales » et des « pressions politiques acceptables ». Pour parler véritablement d’ingérence, il est notamment question d’activités clandestines, trompeuses ou menaçantes.

Les think tanks, à surveiller, sans plus…

Le dossier concernant certains groupes de réflexion américains mérite probablement davantage d’attention, sans pour autant constituer une menace catastrophique. Selon les informations rapportées vendredi, Ottawa a sensibilisé le gouvernement québécois et la CAQ à de possibles efforts américains visant à influencer la politique québécoise. La CAQ affirme avoir reçu des informations « hautement préoccupantes et troublantes » qu’elle dit avoir transmises aux autorités.

Ici, la question importante n’est pas qu’un think tank américain puisse préférer un Québec indépendant ou considérer qu’un Canada affaibli servirait les intérêts de Washington. Les gouvernements, les analystes et les groupes de réflexion étrangers ont constamment des opinions sur les transformations politiques qui pourraient favoriser leurs propres intérêts.

La question sérieuse commence plutôt avec les moyens employés. Une organisation américaine qui investirait de l’argent dans des publicités québécoises, coordonnerait clandestinement ses actions avec une campagne ou tenterait de contourner les règles de financement électoral franchirait une ligne beaucoup plus claire.

Les règles québécoises sont justement assez strictes à ce sujet. Avant le déclenchement de l’élection, les tiers dépassant 1 000 $ en publicité partisane devaient s’enregistrer auprès d’Élections Québec. Pendant la période électorale, les tiers ne peuvent normalement pas utiliser leur capacité financière pour tenter d’influencer le débat partisan.

Voilà donc où devrait porter l’attention : y a-t-il eu financement, publicité, coordination ou intervention cachée? Si oui, l’affaire devient sérieuse. Sinon, le fait qu’un stratège de Washington puisse considérer favorablement l’indépendance du Québec ne suffit pas à transformer l’élection en grande opération psychologique américaine.

Comme si le souverainisme avait été inventé à Washington

Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez étrange dans l’idée qu’une poignée de think tanks américains pourrait soudainement provoquer une poussée souverainiste dont les Québécois seraient les victimes inconscientes. Le Parti québécois existe depuis 1968, deux référendums ont eu lieu et le débat sur l’autonomie du Québec remonte à bien avant Donald Trump.

Des acteurs américains peuvent vouloir exploiter cette réalité. Ils peuvent souhaiter un affaiblissement du gouvernement fédéral ou préférer un interlocuteur québécois plus autonome. Ils pourraient même, théoriquement, tenter d’intervenir illégalement dans le débat.

Mais ils n’ont certainement pas inventé le conflit constitutionnel canadien.

Réduire toute progression du souverainisme à l’influence de quelques stratèges américains reviendrait presque à nier que les Québécois puissent eux-mêmes avoir des raisons politiques, culturelles ou économiques de remettre en question leur place dans le Canada. Une véritable ingérence doit être démontrée par des actes, pas simplement par l’existence d’intérêts étrangers convergents.

Les réseaux d’influence existent aussi ici

La focalisation sur les think tanks américains est d’autant plus ironique que les réseaux idéologiques sont déjà parfaitement présents au Québec. Le 2 septembre, le Journal de Québec révélait que la CAQ avait accordé des contrats à Mission Leadership Québec, un organisme qui sollicite des dons pour promouvoir l’unité canadienne et dont un dirigeant reconnaissait vouloir mettre sur pied un « think tank fédéraliste ».

Selon les documents obtenus par le quotidien, l’organisation veut notamment faire contrepoids à la montée de l’indépendance du Québec, tout en ayant obtenu des mandats rémunérés de la CAQ pendant la campagne. Cela ne permet pas automatiquement de conclure à une opération illégale, pas plus que l’existence d’un think tank américain ne suffit à prouver une ingérence étrangère.

Mais cela illustre parfaitement pourquoi il faut regarder les mécanismes concrets plutôt que les étiquettes. Qui paie? Qui coordonne? Quelles ressources sont utilisées? Les activités sont-elles déclarées et conformes aux règles électorales?

Peut-on revenir au Québec?

Le fond du problème est peut-être finalement plus simple. Depuis le début de la campagne, certains acteurs politiques cherchent constamment à ramener le débat québécois à Donald Trump et à Washington. Les tarifs américains sont devenus une question de leadership, puis un argument contre l’incertitude politique, et maintenant la possibilité d’une influence américaine nourrit une nouvelle discussion sur la souveraineté.

Qu’une véritable tentative d’ingérence soit enquêtée et sanctionnée va de soi. Mais ce serait autre chose que de traiter comme suspect le simple fait que les Américains parlent au gouvernement québécois ou qu’un think tank étranger ait une opinion sur l’avenir du Canada.

Les Québécois sont capables de faire leurs propres choix politiques sans que chaque préférence exprimée à Washington devienne une « psyop ». Et si l’objectif est réellement d’empêcher Donald Trump de confisquer l’élection québécoise, le moyen le plus simple serait peut-être de commencer par arrêter de le remettre constamment au centre de celle-ci.

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