La vente d’Innergex à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) tourne au scandale public. Alors que les dirigeants de l’entreprise d’énergies renouvelables empochent déjà des profits faramineux grâce à l’opération, le conseil d’administration leur a offert en prime un cadeau de départ de 3 millions de dollars. Parallèlement, le gouvernement Legault a injecté 500 millions $ supplémentaires dans la transaction — une contribution que la Caisse elle-même jugeait inutile.
Une double récompense pour les dirigeants
Dans sa chronique publiée le 18 août 2025 au Journal de Montréal, Michel Girard dénonce des « primes de 3 M$ » distribuées par Innergex à ses hauts dirigeants après la conclusion de l’acquisition par la CDPQ. Selon les documents officiels, ces primes étaient justifiées par leur « contribution à l’arrangement » et leur « travail supplémentaire » lié à la transaction.
Les principaux bénéficiaires sont :
- Michel Letellier, président et chef de la direction : 350 000 $
- Jean Trudel, chef de la direction financière : 236 500 $
- Pascale Tremblay, cheffe de la direction des actifs : 217 000 $
- Alex Couture, vice-président principal, développement : 153 500 $
- Yves Baribeault, chef des affaires juridiques : 130 000 $
- 41 autres employés clés : 1,91 M$ au total
Ces sommes s’ajoutent à des rémunérations déjà généreuses (2,77 M$ pour Letellier en 2024, 1,46 M$ pour Trudel, 1,32 M$ pour Tremblay), rappelle Girard.
Surtout, elles s’ajoutent à des profits exceptionnels réalisés sur la vente : la CDPQ a offert 13,75 $ par action, soit une prime de près de 80 % par rapport au cours moyen de 7,66 $ avant l’annonce. Les dirigeants et administrateurs se sont ainsi partagé environ 15 M$ de gains. À lui seul, Michel Letellier a vu son portefeuille bondir de 7,8 M$, tandis que Jean Trudel a encaissé près de 2,7 M$.
« Avait-il réellement besoin d’une prime de 350 000 $ en plus? Réponse : absolument pas! », tranche Girard, qui y voit une dérive de gouvernance financée, en bout de ligne, par le bas de laine des Québécois.
L’appui controversé du gouvernement
Comme le rapporte Sylvain Larocque pour TVA Nouvelles, le volet politique ajoute une dimension encore plus sensible. Le gouvernement Legault a injecté 500 M$ d’argent public dans le montage financier, via le ministère de l’Économie et de l’Innovation (MEIE).
Or, la CDPQ soutient qu’elle n’avait nul besoin de cet appui. « L’appétit du marché privé était grand », a déclaré la porte-parole Marjaurie Côté-Boileau, rappelant que la syndication de 20 % du capital auprès d’investisseurs institutionnels avait déjà suscité un vif intérêt.
Pourquoi alors cet investissement gouvernemental? Québec invoque la nécessité de protéger un « actif stratégique » et de préserver la « souveraineté énergétique ». Selon le porte-parole du MEIE, Jean-Pierre D’Auteuil, l’intervention visait à empêcher une prise de contrôle étrangère et à maintenir les centres de décision au Québec. Des « clauses Québec » auraient même été négociées, mais elles demeurent confidentielles.
La Caisse, de son côté, nuance : elle estime que sans l’appui du MEIE, le siège social aurait été « lourdement à risque ».
Une facture qui revient aux contribuables
Pour les Québécois, la facture est double : d’une part, les dirigeants d’Innergex et les actionnaires sortants ont empoché des gains massifs, bonifiés par des primes additionnelles, et d’autre part, le gouvernement Legault a injecté 500 M$ d’argent public dans une transaction que la Caisse et ses partenaires assuraient pouvoir conclure sans aide extérieure.
À cela s’ajoute un autre effet secondaire : Hydro-Québec, qui détenait près de 20 % des actions d’Innergex, a pu limiter ses pertes grâce à la prime de 80 % payée par la Caisse. L’entreprise publique, qui avait investi 775 M$ pour ce bloc, voyait sa valeur chuter à 310 M$ avant la transaction. La CDPQ l’a racheté 556 M$, réduisant ainsi ses pertes de 246 M$… avec les fonds du bas de laine collectif.
Une logique idéologique?
En toile de fond, c’est tout le virage ESG de la Caisse qui est remis en cause. Depuis des années, l’institution multiplie les investissements « verts », parfois au détriment de la rentabilité immédiate. L’achat d’Innergex s’inscrit dans cette logique : payer très cher pour un producteur d’énergies intermittentes (éolien, solaire, petits barrages), dépendant de subventions et de contrats publics.
Résultat : pour les dirigeants, une passe de cash. Pour le gouvernement, un geste politique de « souveraineté énergétique ». Pour les Québécois, une transaction coûteuse, financée par leurs retraites et leurs impôts, dont la valeur réelle reste à démontrer.
En 2016, le gouvernement Couillard avait injecté 1,3 G$ dans le programme C Series de Bombardier, pour finalement voir l’entreprise passer sous contrôle étranger. Neuf ans plus tard, l’affaire Innergex soulève un malaise semblable : une intervention publique massive, justifiée au nom de la stratégie nationale, mais qui profite d’abord aux initiés.
Comme l’écrit Michel Girard dans le Journal de Montréal, « avec l’argent de notre bas de laine, nous, les Québécois, avons compensé 246 M$ de pertes d’Hydro-Québec… tout en versant 3 M$ de primes aux dirigeants d’Innergex ». Et comme le rappelle Sylvain Larocque de TVA Nouvelles, la Caisse elle-même admet que l’aide gouvernementale n’était pas essentielle.
La question demeure : avons-nous protégé un actif stratégique, ou simplement subventionné une nouvelle fois les perdants et enrichi les gagnants?



