Depuis plusieurs semaines, nous défendons ouvertement une augmentation ambitieuse des capacités portuaires du Québec. Nous avons publié plusieurs analyses allant en ce sens — pour améliorer la fluidité logistique, accroître la résilience des chaînes d’approvisionnement et consolider la place du Saint-Laurent dans le commerce nord-américain. Cet appui demeure. Mais les informations désormais connues sur la gouvernance du projet de Contrecoeur invitent à la prudence : l’architecture contractuelle, les enjeux de souveraineté économique et la transparence des conditions d’exploitation doivent être examinés avec rigueur.
En effet, Martin Jolicoeur rapporte dans le Journal de Montréal (8 septembre 2025) que l’Administration portuaire de Montréal a officialisé l’octroi du contrat de construction et d’exploitation du futur terminal de Contrecoeur à DP World, multinationale basée aux Émirats arabes unis. Cette décision, confirmée par communiqué le 4 septembre, corrobore les informations avancées par le Journal la semaine précédente et soulève des interrogations qui dépassent la seule logistique maritime.
Un projet vital, confié pour 40 ans à une société étrangère
Le nouveau terminal, estimé à 1,6 milliard $, doit accroître de 60 % la capacité du port de Montréal. DP World aura pour mandat non seulement de finaliser la conception et d’assurer la construction, mais aussi de gérer l’exploitation et l’entretien du site pour les quarante prochaines années. Aucune donnée financière n’a été divulguée, ce qui accentue un sentiment d’opacité autour d’un projet pourtant structurant pour l’économie québécoise et canadienne.
Le financement public est substantiel : 300 millions $ viendront de la Banque de l’infrastructure du Canada et 130 millions $ du gouvernement du Québec. À terme, l’ouverture est prévue pour 2030, ce qui fera de Contrecoeur la sixième installation canadienne contrôlée par DP World.
La Caisse de dépôt au cœur du montage
C’est ici que la question de la souveraineté devient incontournable. Comme le souligne Martin Jolicoeur, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) détient 45 % des filiales canadienne, australienne et dominicaine de DP World, pour une valeur combinée d’au moins 2,9 milliards $. Depuis 2022, elle a aussi investi plus de 3 milliards $ dans le port de Jebel Ali à Dubaï et dans la zone franche qui l’entoure.
En clair, une institution publique québécoise, qui gère l’épargne retraite des Québécois, se trouve profondément imbriquée dans la stratégie mondiale d’un opérateur étranger. On peut y voir une logique de rendement, mais aussi une forme de dépendance qui soulève la question : à qui profitera réellement Contrecoeur?
Opportunités internationales, risques fiscaux et stratégiques
Des experts comme Claude Comtois, professeur à l’Université de Montréal, voient un avantage à l’arrivée de DP World : la possibilité d’attirer de nouveaux transporteurs et d’ouvrir des routes vers l’Asie. Mais les antécédents de l’entreprise invitent à la prudence.
Un rapport publié en 2023 par le Centre for International Corporate Tax Accountability and Research montrait que la filiale australienne de DP World n’avait versé aucun impôt en huit ans, malgré plus de 4 milliards $ de revenus. En 2006, le Congrès américain a bloqué sa tentative de gérer 21 ports aux États-Unis pour des raisons de sécurité nationale.
Doit-on considérer qu’un projet stratégique québécois est mieux protégé qu’un port américain? La question mérite d’être posée.
Souveraineté économique ou dépendance?
Avec Contrecoeur, le Québec parie sur la croissance et l’ouverture internationale, mais en cédant à une société étrangère la gestion à long terme d’une infrastructure essentielle. Le rôle de la Caisse de dépôt brouille encore davantage la ligne entre intérêt public et stratégie financière mondialisée.
Comme le rapporte Martin Jolicoeur pour le Journal de Montréal, DP World représente un acteur puissant et incontournable du commerce maritime mondial, présent dans 64 pays. Mais ce choix stratégique engage le Québec pour des décennies et pose une question de fond : sommes-nous encore maîtres de nos propres leviers économiques, ou bien devenons-nous de simples actionnaires minoritaires de notre avenir collectif?



