Malgré l’apparente accalmie dans la guerre commerciale qui oppose les États-Unis et la Chine, les tensions restent palpables. Un accord temporaire sur les terres rares, une trêve tarifaire de 90 jours, des négociations multiples à huis clos… mais derrière ces gestes d’apaisement se cachent des divergences profondes que plusieurs observateurs jugent difficilement réconciliables. Trois analyses publiées dans Foreign Affairs, Investing.com et Oilprice.com permettent de mieux comprendre la dynamique actuelle : entre espoirs illusoires d’un « grand marché » et réalités géopolitiques structurantes, l’avenir des relations sino-américaines reste incertain.
Le mirage du « grand bargain »
Dans une analyse fouillée publiée le 3 juillet 2025 dans Foreign Affairs, les professeurs William Hurst (Université de Cambridge) et Peter Trubowitz (London School of Economics) démontrent que l’idée d’un « grand bargain » entre Donald Trump et Xi Jinping relève davantage de la chimère diplomatique que de la réelle perspective. Les auteurs rappellent qu’une coopération pleine et entière entre les deux géants n’a jamais eu lieu que dans des contextes d’ennemi commun, comme face à l’URSS dans les années 1970–1980. Or, aujourd’hui, non seulement aucun adversaire n’unit Washington et Pékin, mais les deux régimes sont mus par des coalitions nationalistes tournées vers l’intérieur.
Même si Trump se dit ouvert à un accord, Hurst et Trubowitz jugent qu’il ne pourrait être conclu qu’au prix de concessions inacceptables du point de vue américain, notamment sur Taïwan ou la mer de Chine méridionale. En contrepartie, Xi exigerait des allègements tarifaires et la levée des restrictions sur les investissements chinois dans les technologies américaines. Mais un tel échange déséquilibré minerait la position stratégique des États-Unis et créerait une dangereuse incertitude chez leurs alliés, en particulier au Japon et aux Philippines. Les auteurs appellent plutôt à une approche modeste et ciblée : prévenir les conflits accidentels, établir des mécanismes de dialogue militaire, et négocier des normes communes sur la cybersécurité ou les pratiques commerciales.
Une trêve fragile sur fond de tensions structurelles
Un constat de fragilité similaire est formulé dans une note d’analyse publiée le 4 juillet 2025 par Investing.com, sous la plume de Scott Kanowsky. Ce dernier relaie l’évaluation de Capital Economics selon laquelle l’actuelle trêve commerciale entre Washington et Pékin — bien que bienvenue — repose sur des bases instables. L’accord annoncé récemment reste vague, et ses détails n’ont pas été rendus publics. Pendant que Trump promet des baisses tarifaires envers la Chine, il signe parallèlement des ententes avec le Royaume-Uni et le Vietnam qui ciblent explicitement la place de la Chine dans les chaînes d’approvisionnement mondiales.
Surtout, la pause de 90 jours sur les tarifs dits « réciproques » expire cette semaine, et pourrait rouvrir la porte à une nouvelle vague de sanctions, y compris contre des produits chinois reroutés via des pays tiers. Même si l’administration Trump évite une confrontation frontale, la logique protectionniste qui sous-tend sa stratégie reste intacte, et Pékin pourrait à nouveau réagir par des mesures de rétorsion. Les analystes notent que la Chine se trouve devant un dilemme : accepter une forme d’humiliation commerciale ou frapper de nouveau, au risque de compromettre ses propres alliances économiques.
Les terres rares : une détente sous surveillance
Un des résultats concrets des pourparlers récents a néanmoins été le déblocage partiel des exportations chinoises de terres rares vers les États-Unis, rapportait Oilprice.com le 7 juillet 2025, dans un article signé Jennifer Kary. L’accord du 27 juin entre les deux pays permet désormais à la Chine de traiter et d’approuver les permis d’exportation selon ses lois nationales, tout en levant certaines barrières à l’entrée pour les entreprises américaines. Il s’agit d’un soulagement immédiat pour les secteurs de l’automobile, de l’électronique, et de la défense, qui avaient souffert d’un quasi-arrêt des flux de matériaux critiques.
Mais cette détente reste précaire. Seuls 25 % des permis de sortie avaient été approuvés à la fin juin, forçant des arrêts de production temporaires — Ford a même dû fermer sa ligne de SUV à Chicago en mai. Les entreprises américaines ont commencé à chercher activement des sources alternatives (notamment au Canada et en Europe de l’Est), parfois à des coûts bien supérieurs. L’accord ne supprime pas les autorisations à obtenir, mais promet simplement qu’elles seront traitées « conformément à la loi ». En d’autres termes : le robinet peut être fermé à nouveau, à tout moment.
Vers une rivalité gérable, mais durable
Pris ensemble, ces trois textes dessinent les contours d’un nouvel équilibre sino-américain : ni guerre ouverte, ni réelle coopération. Le modèle est celui d’une rivalité gérable, encadrée par des mini-accords tactiques — sur les terres rares, sur les normes environnementales ou technologiques — mais dominée par une méfiance structurelle. La Chine de Xi Jinping ne croit plus à un ordre international dominé par l’Occident, et mise sur son autonomie technologique et idéologique. L’Amérique de Trump (ou même celle de Biden) voit dans Pékin un compétiteur systémique, dont l’expansion doit être freinée à tout prix.
Dans ce contexte, concluent Hurst et Trubowitz dans Foreign Affairs, toute tentative de « grand marché » n’est pas seulement irréaliste : elle pourrait être contre-productive. En créant de faux espoirs et en misant sur des concessions irréalisables, elle risque d’aggraver les tensions au lieu de les apaiser. Mieux vaut donc un réalisme stratégique : désamorcer les points chauds, protéger les secteurs vitaux, et renforcer les alliances régionales. Car si la guerre froide a enseigné quelque chose, c’est qu’une rivalité ne devient pas moins dangereuse parce qu’elle est silencieuse.



