Un nouveau jalon vient d’être franchi dans le dossier des avions de chasse au Canada — mais sans que la décision finale ne soit encore prise. À Mirabel, des dirigeants du géant américain Lockheed Martin ont confirmé un projet de centre d’entretien pour les chasseurs F-35 Lightning II, en partenariat avec L3Harris.
Comme le rapporte Geneviève Beauchemin pour CTV News, cette annonce s’inscrit autant dans une stratégie industrielle que dans une opération d’influence, alors qu’Ottawa n’a toujours pas tranché définitivement sur la composition future de sa flotte.
Un partenariat structurant… mais conditionnel
Le projet repose sur un protocole d’entente signé entre Lockheed Martin et l’entreprise montréalaise MAS, filiale de L3Harris. L’objectif : établir à Mirabel un centre d’entretien capable de soutenir les futurs F-35 canadiens.
Comme l’explique Chauncey MacIntosh, vice-président et directeur général du programme F-35 chez Lockheed Martin, cette entente s’inscrit dans la continuité du partenariat entre le Canada et le programme multinational F-35, que l’entreprise présente comme « le plus avancé des chasseurs multirôles ».
Mais derrière le discours, un élément demeure fondamental : le projet dépend directement de la décision finale du gouvernement canadien.
Une ambition qui dépasse le Canada
Si le mandat initial vise l’entretien de la flotte canadienne — potentiellement jusqu’à 88 appareils — l’ambition réelle est bien plus large.
Ugo Paniconi, directeur général de MAS, évoque clairement la possibilité de transformer Mirabel en centre régional d’entretien pour l’ensemble du réseau F-35. Cela signifie que des appareils américains ou d’autres pays alliés pourraient être entretenus au Québec.
Ce positionnement est stratégique : il permettrait au Québec de s’insérer durablement dans la chaîne logistique mondiale du programme F-35, l’un des plus vastes projets militaires de l’histoire contemporaine.
Un investissement majeur… et une pression sur Ottawa
Le projet n’est toutefois pas sans coût. L3Harris estime que l’adaptation des installations nécessitera au moins 200 millions de dollars.
L’entreprise fait donc pression sur le gouvernement fédéral pour obtenir un soutien financier, ce qui place Ottawa dans une position délicate : financer un projet structurant, alors même que le choix final de l’appareil n’est pas entièrement verrouillé.
Un soulagement pour les travailleurs
Du côté syndical, l’annonce est accueillie avec prudence, mais aussi avec un certain soulagement.
Comme le souligne Philippe Comeau, de l’Association internationale des machinistes et des travailleurs de l’aérospatiale, les travailleurs craignaient un vide entre la fin de l’entretien des CF-18 et le début du programme F-35.
Or, MAS entretient depuis des décennies les CF-18 Hornet, et la transition vers les F-35 apparaît comme une continuité naturelle — à condition que le contrat se concrétise.
Un choix politique toujours en suspens
Le cœur du dossier demeure politique.
En 2023, Ottawa a annoncé son intention d’acheter 88 F-35 pour remplacer les CF-18 vieillissants. Une première tranche de 16 appareils a été confirmée. Mais, comme le rappelle CTV News, le gouvernement a lancé une réévaluation du reste de la commande dans un contexte de tensions avec les États-Unis.
Parmi les scénarios étudiés : l’achat partiel du chasseur suédois Saab JAS 39 Gripen, ouvrant la porte à une flotte mixte.
Lockheed Martin, sans surprise, plaide pour une flotte unique, mettant de l’avant les gains en interopérabilité avec l’OTAN, la simplification de la formation et la réduction des coûts d’infrastructure.
Un levier industriel avant même la décision finale
Ce qui frappe dans cette annonce, c’est qu’elle précède — et cherche visiblement à influencer — la décision finale d’Ottawa.
En annonçant un centre d’entretien au Québec, Lockheed Martin ne vend pas seulement un avion : elle vend un écosystème industriel, des emplois, et une intégration stratégique dans le réseau militaire occidental.
Autrement dit, le débat ne porte plus uniquement sur les performances des appareils, mais sur les retombées économiques et industrielles.
Une décision aux implications durables
Le choix du Canada ne déterminera pas seulement quel avion patrouillera son espace aérien dans les prochaines décennies.
Il définira aussi la place du Québec dans l’industrie aérospatiale militaire mondiale, le degré d’intégration du Canada aux chaînes logistiques américaines et l’équilibre entre souveraineté stratégique et dépendance technologique.
Pour l’instant, Ottawa temporise — notamment dans le contexte des négociations entourant l’Accord Canada–États-Unis–Mexique.
Mais une chose est désormais claire : le terrain industriel, lui, est déjà en train de se préparer.



