Trump comme question de l’urne
Comme beaucoup l’ont déjà signalé, Christine Fréchette tente de recréer le contexte qui a profité à Mark Carney durant l’élection fédérale de 2025, en transposant la campagne provinciale sur la même toile de fond, qui fait de Donald Trump la question de l’urne. « C’est lui le véritable adversaire, c’est lui qui menace véritablement le Québec, les Québécois. C’est contre lui qu’il faut se battre », affirme-t-elle en se désignant comme la mieux placée pour lui faire face en période de guerre commerciale.
Or, c’est le gouvernement fédéral qui conduit les négociations commerciales internationales. C’est le ministre responsable du Commerce Canada–États-Unis, Dominic LeBlanc, et la négociatrice en chef Janice Charette pilotent les discussions avec Washington. Les premiers ministres provinciaux ne siègent pas directement à la table de négociation avec l’administration Trump.
Quand Mark Carney a suspendu les négociations sur le T-MEC (USMCA) en alléguant que la partie étatsunienne s’opposait à la protection du français, Mme Fréchette a affirmé qu’elle croyait M. Carney : « je sens la sincérité dans les échanges qu’on a eus ». Le secrétaire au Commerce des États-Unis, Howard Lutnick, a pourtant accusé Carney d’avoir inventé les demandes sur la protection du français pour des raisons électorales au Québec. Qui dit vrai? Et à qui profite le mensonge? Carney n’a pas publié les échanges entre négociateurs, les propositions américaines intégrales, les contre-propositions canadiennes ou les procès-verbaux des dernières heures.
Si Christine Fréchette veut reproduire la toile de fond de l’élection fédérale, il est normal qu’elle se range derrière Mark Carney, mais le premier ministre canadien est-il réellement digne d’appui sur ce dossier?
Depuis que les États-Unis ont refusé de reconduire automatiquement le T-MEC (USMCA) pour 16 ans, le 1er juillet 2026, Washington poursuit des négociations en bilatéral avec le Mexique. Et bien que la relation soit tendue, elle s’avère nettement plus coopérative qu’avec Ottawa.
Pourtant, la présidente Claudia Sheinbaum est loin d’être une admiratrice de Donald Trump. Elle cherche cependant à préserver l’accès privilégié du Mexique au marché américain, à éviter de nouveaux droits de douane et à maintenir l’attractivité du pays pour les investissements manufacturiers. Les États-Unis et le Mexique parlent de discussions constructives et d’avancées sur l’acier, l’aluminium, et la substitution d’importations asiatiques. Ce dernier point est crucial pour l’administration Trump, qui craint que la Chine n’utilise le Mexique et le Canada comme portes d’entrée pour écouler ses produits sur le marché américain.
Au moment où Trump exige de ses partenaires nord-américains un meilleur alignement sur la stratégie américaine de « sécurité économique » face à la Chine, le Canada assouplit l’entrée des véhicules électriques chinois en supprimant la surtaxe de 100% et leur ouvrant désormais un contingent annuel de 49 000 véhicules au tarif de 6,1%. Le Mexique, qui commerce pourtant lui aussi beaucoup avec la Chine, ne lui offre pas d’accès préférentiel comparable : il a plutôt relevé ses barrières tarifaires sur plusieurs produits chinois. Qui plus est, dans ses négociations avec Washington, Mexico accepte de discuter de mesures visant à limiter la présence chinoise dans les chaînes d’approvisionnement nord-américaines. Pour Trump, cette différence d’approche compte.
En bout de ligne, le Mexique conserve un avantage important : au mois de juillet, le Mexique estimait qu’environ 85 % de ses exportations vers les États-Unis restent exemptées du tarif général américain, car elles satisfont aux règles d’origine du T-MEC. Le Canada de Carney ne peut pas en dire autant.
Tant qu’elles demeurent dans l’impasse, les négociations commerciales d’Ottawa avec les États-Unis (ou leur rupture) pourront être instrumentalisées par la CAQ, et avoir un impact sur la campagne québécoise. Ceci dit, en quoi s’aligner sur Carney et brandir Trump suffirait-il à tenir lieu de bilan et de programme?
La peur comme instrument de campagne
Christine Fréchette souhaite que Trump et la guerre commerciale deviennent un enjeu central de la campagne, et elle pourra probablement compter sur l’establishment médiatique pour atteindre son objectif, étant donné la couverture disproportionnée – et négative – déjà accordée au Président américain en temps normal.
La récente remontée de la CAQ dans les sondages est attribuable, du moins en partie, à une complaisance des médias mainstream dont ne bénéficient pas les deux autres partis bleus.
Le PQ et le PCQ ont en commun qu’ils dérangent l’establishment, pour des raisons bien différentes. Le premier, parce qu’il ose de plus en plus aborder les questions identitaires épineuses comme la réduction de l’immigration et (surtout) parce qu’il menace directement le cadre fédéral; le second, parce qu’il défie le consensus de la classe politique sur l’interventionnisme étatique, les questions environnementales et certaines postures progressistes qui ne sont plus remises en question. Les médias mainstream ne leur feront pas de cadeaux.
L’offre politique québécoise demeure déficiente en ce sens qu’elle ne propose pas d’alternative nationaliste/populiste/conservatrice décomplexée comme on en retrouve dans beaucoup de pays européens. Les éléments qui s’y apparentent le plus (bien que de façon tempérée) sont présents soit au PQ ou au PCQ – ce qui explique pourquoi certains électeurs de droite nationale peuvent se sentir interpellés simultanément (et pas nécessairement passionnément) par ces deux formations politiques, pourtant diamétralement opposées.
Étant donné que le PLQ est de moins en moins compétitif en dehors de l’île de Montréal, de Laval et de l’Outaouais – où sont concentrés ses appuis – c’est principalement au PQ et au PCQ que la CAQ doit chercher à reprendre du terrain.
Le PQ traîne comme boulet la perspective d’un référendum dont même un nombre d’indépendantistes convaincus ne veulent pas. Le PCQ traîne l’image d’une privatisation accrue du système de santé, qui insécurise un segment de la population (particulièrement chez les électeurs plus âgés, sans s’y limiter). D’un côté comme de l’autre, il y a pour les adversaires un épouvantail à agiter.
Pour Christine Fréchette, faire de Donald Trump la question de l’urne constitue aussi un moyen de détourner l’attention de son fardeau électoral : le piètre bilan de la CAQ (Northvolt, SAAQclic, Santé Québec, seuils d’immigration) dont elle se distancie du nom – jusqu’à l’exclure de ses pancartes. Dans une course à cinq incluant des luttes à trois serrées dans maintes circonscriptions, la CAQ n’a pas nécessairement besoin de grand-chose pour maintenir une présence influente dans le paysage politique québécois.



